Ouvrir des horizons sur les difficultés d’apprentissage
Par Wildy Lapointe, Roberval
J’ai récemment publié un témoignage dans la revue de l’AQÉTA (l’Association Québécoise des troubles d’apprentissage) sur mes années difficiles au primaire et au secondaire. J’ai partagé mon expérience gênante de ma dyslexie avec des gens de mon milieu : professeurs à la retraite, directeur de ville, maire, député, pour ne nommer que ceux-là. Tous m’ont dit que ce témoignage peut ouvrir des horizons capables d’aider des enfants en difficulté précoce d’apprentissage.
Les jeunes ne doivent pas vieillir avec des troubles, même considérés mineurs, puisque ces troubles iront grandissants et deviendront insurmontables. Il nous faut réagir tôt.
C’est l’expérience que j’ai moi-même tentée avec succès chez le cadet de mes garçons et le bilan financier pour la société est des plus favorables. Une fois diagnostiqué à l’âge de trois ans et demi, il n’a suffi que de 25 heures d’orthophonie réparties sur six mois pour irradier sa difficulté d’apprentissage, favorisant ainsi ses succès scolaires et lui donnant la possibilité d’exercer un véritable choix de carrière.
Beaucoup de difficultés d’apprentissage sont familiales et ignorées. Ceux qui les portent se disent qu’ils ne sont pas bons, pas assez intelligents. Ce conditionnement provient du manque d’appoint en rééducation selon le besoin de chacun. Quand ces individus deviennent parents, ils se disent : « Mon gars est comme moi, pas trop bon à l’école ». Ainsi, la dyslexie peut se vivre de génération en génération, de décrocheur en décrocheur.
La prévention vaut toujours mieux que le laisser aller. Puisque, pour un bon nombre, les enfants présentant de troubles d’apprentissage risquent, malgré eux, de se retrouver en délinquance avec tous les coûts qui y sont rattachés. Quant à leur rééducation, si elle prise à temps par le ministère de la Famille dans les CPE, elle coûtera si peu.
La réussite pour tous
Voici le témoignage que j’ai publié dans la revue de l’AQÉTA.
« Dans le but d’aider les enfants aux prises avec des difficultés d’apprentissage, j’ai accepté de témoigner de mon difficile passé scolaire et de la manière dont je m’en suis sorti. Je suis porteur génétique de la dyslexie. De ce fait, j’ai pu observer ce syndrome pendant trois générations : celle de mon père, la mienne et celle de mes deux garçons. Avant la naissance de mes enfants, je ne connaissais rien sur ce sujet. C’est grâce à la rétrospection que j’ai pu établir des corrélations. Alors que mes enfants étaient en bas âge, cette dyslexie familiale fut diagnostiquée par l’un des rares neurologues au Québec sensible au problème.
Malgré le lien génétique qui les unit, les individus d’une même famille sont touchés de manières diverses. Dans cet article, je me limiterai au type de dyslexie dont je suis atteint, qui se caractérise par une difficulté à discerner les sons rapprochés agissant sur la parole, la lecture et l’écrit. Même à un âge avancé, il m’a été difficile de m’exprimer, puisqu’il m’était impossible d’émettre nombre de phonèmes de la langue parlée. De plus, l’étonnement de mon entourage m’intimidait au point de me replier sur moi-même. Je suis devenu silencieux, me parant ainsi de la surprise de mon entourage.
Avant l’adolescence, j’ai très peu parlé; de ce fait, je n’ai pas acquis convenablement les rudiments de la lecture et de l’écriture. À la fin de ma première année scolaire, je n’avais pas atteint les acquis nécessaires; toutefois, selon l’expression du temps, je passais à la deuxième année « par charité ». Au terme de cette seconde année, mes résultats n’étaient plus acceptables et je fus confronté à l’échec. Puisqu’à cette époque, les difficultés d’apprentissage n’étaient relativement pas connues et que les rééducateurs en ce domaine étaient rares, mes années au primaire furent pénibles. Heureusement, pour quelques matières telles la géographie et l’arithmétique, je réussissais en procédant par déduction, sans avoir recours à l’écrit.
Évidemment, j’étais conscient de mes lacunes. Je n’en connaissais pas la source, et mes éducateurs non plus. Ces événements se sont déroulés pendant plus de 50 ans. Mais dans mon for intérieur, j’étais persuadé qu’une aide extérieure, si minime soit-elle, aurait pu vaincre mes difficultés. Hélas, je ne l’ai jamais reçu.
À la maison, mes parents recevaient la revue Sélection du Reader’s Digest, et malgré mes difficultés en lecture, à l’âge d’environ huit ans, j’étais fasciné par ces signes d’écriture qui formaient des mots en se juxtaposant. Je me rappelle même avoir songé que le plus grand des génies devait être celui qui avait inventé l’écriture. J’appréciais cette revue en raison de ses textes courts, dont je repérais ceux qui ne s’étendaient que sur deux ou trois pages. Je les lisais et les relisais péniblement, mot à mot, et j’en dégageais alors des idées qui m’intéressaient. J’appréciais y découvrir de nouveaux mots que j’affectionnais. Je me construisais ainsi un lexique dans un petit calepin. Pour chaque mot, je consultais péniblement un grand dictionnaire qu’en temps normal, j’aurais été incapable d’utiliser. Mais par la combinaison des lettres sous mes yeux, il m’était possible de repérer dans la liste alphabétique du grand dictionnaire le mot retenu dans la revue. Dès que j’avais retracé ce mot, j’en lisais toutes les définitions, recherchant celle qui s’accordait le plus avec son contexte dans ma lecture et soigneusement, j’en transcrivais la définition dans mon calepin. Ainsi, pendant plusieurs mois, j’avais élaboré un dictionnaire personnel avec des mots que je n’avais jamais entendus à l’école et cela me fascinait. Fait surprenant, en secondaire 1, un professeur lisant à n’en pas douter cette même revue, demandait parfois à la classe : « Connaissez-vous ce mot? » et j’étais le seul élève en connaissant le sens. C’est ainsi qu’un dyslexique peut confondre son professeur. « Comment est-il possible que lui seul, le plus médiocre des élèves, connaisse la bonne définition? »
Au secondaire, j’ai étudié des matières comme les mathématiques, la géométrie, l’histoire, la chimie et la physique; je réussissais très bien dans ces sciences, mais j’échouais dans le français et ses matières connexes. Les professeurs connaissant mal l’univers du dyslexique, ils évaluaient
mon bulletin alors noté en pourcentage des connaissances acquises, et observaient des écarts énormes entre les différentes matières. Pour eux, c’était inconcevable. Un enfant intelligent se devait de présenter un bulletin homogène et cohérent, affichant pour toutes les matières de bonnes notes. Cette inaptitude à expliquer de tels écarts témoigne bien d’une profonde méconnaissance de la dyslexie. Comprenant mal mon vécu, les enseignants m’ont jugé tantôt inintelligent, tantôt paresseux, et finalement tricheur.
Mais dans certaines matières, il m’est bien arrivé d’être le meilleur de ma classe. À l’époque, un même titulaire pouvait parfois suivre sa classe pendant trois ou quatre ans. Il pensait connaître ses élèves, mais il ne se doutait pas qu’un dyslexique puisse se rééduquer lui-même, d’où la succession de préjugés dont j’ai été victime.
J’ai fait preuve d’une grande persévérance puisqu’à ce moment, le cycle secondaire était réparti en trois niveaux, que j’appellerais les niveaux faible, moyen et fort, afin de mieux contourner les changements pédagogiques qui ont suivi. Après l’échec du primaire, je suis passé au niveau faible du secondaire; ensuite, après certains progrès dans mes études scolaires, j’ai accédé au niveau moyen, pour terminer au niveau fort. Mais malheureusement, à mon arrivée au cégep, le choix d’une carrière s’est imposé à moi trop rapidement. La difficulté que j’éprouvais en français était omniprésente et je me sentais incapable de parvenir aux études universitaires. J’ai alors opté pour un diplôme d’études collégiales dans le domaine du diagnostic en santé.
Au cours de mes années professionnelles, j’ai rencontré d’autres travailleurs possédant mon niveau de formation collégiale qui, bien que n’éprouvant aucune difficulté d’apprentissage, ont renoncé à consulter les livres dès leur sortie du cégep. Leurs aptitudes en lecture et en écriture ont régressé. Quant à moi, j’ai toujours ressenti la soif d’apprendre. Les livres sont devenus les compagnons de ma vie, atténuant ainsi mes difficultés d’expression. Au travail quelquefois, on faisait appel à moi quand venait le temps de structurer un texte et je devançais même de telles demandes avec plaisir. De nature ou par formation, ma pensée est plutôt analytique : les textes de nature technique ne me font pas peur. À la demande des ingénieurs d’une entreprise, il m’est déjà arrivé de livrer mon appréciation de différents appareils. Après rédaction de mon analyse sur quelques pages, j’ai soumis mes arguments. Dans un cas bien précis, mon estimation a poussé de hauts administrateurs à refuser une commande évaluée à près d’un demi- million de dollars. Les représentants des deux compagnies concurrentes pour la soumission ont insisté pour obtenir copie de mon argumentation. C’est ainsi qu’à maintes reprises, ma maîtrise si laborieuse de l’écriture m’est venue en aide. Il serait ici fastidieux de les nommer toutes.
Au début de cet article, j’ai promis de limiter mon témoignage au seul type de dyslexie que j’ai vécu. Chez le cadet de mes garçons toutefois, j’ai rapidement décelé les limites dont je souffrais à son âge. Alors qu’il n’avait que trois ans et demi, j’ai eu pour lui recours à un orthophoniste pendant près de six mois, à raison de séances d’une heure par semaine. De telles consultations ont suffi pour corriger son handicap. Ensuite à l’école, il a toujours bien vécu l’enseignement de ses éducateurs. Manifestant beaucoup de reconnaissance, il a obtenu de bons résultats scolaires. Dans la vie, il se montre généreux de sa personne. Actuellement, à l’université, il aborde une maîtrise en sociologie. Dans ses loisirs, il vient en aide aux jeunes scouts à titre d’animateur. La dyslexie peut-elle se diagnostiquer tôt? Bien sûr! Quant à sa rééducation, peut-elle se faire avant l’âge préscolaire? Ici encore, la réponse est oui!
Sur les bancs de l’école, il est possible de radier la problématique des enfants en difficulté d’apprentissage. Entendons-nous bien : il s’agit d’enfants doués qui échouent en raison de limitations semblables aux séquelles d’un accident vasculaire cérébral chez l’adulte. Qu’attendons-nous pour agir?