Grand Feu de 1870 : le douloureux relèvement

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Par Christian Tremblay
Grand Feu de 1870 : le douloureux relèvement
Cette semaine, les conséquences à long terme du Grand Feu de 1870. Elles sont beaucoup plus profondes que nous le croyons, et l'impact est bien réel, encore aujourd'hui. Source: Pixabay

Il y a déjà un an, étaient publiés ici même deux textes relatant l’un des événements les plus marquants de notre histoire régionale : le Grand Feu de 1870. Chacun de ces textes traitait d’un thème. Le premier avait été consacré aux dégâts causés, et dans le second, nous avions refait le fil des événements, heure par heure.

Comme ce sujet est aussi vaste que le territoire qu’il a détruit, un aspect du drame n’avait pas été abordé, soit les conséquences à moyen et long terme. Nous allons profiter du fait que cet incendie a fêté son cent quarante-neuvième anniversaire il y a quelques jours pour tenter d’y voir plus clair. Je dis tenter, car contrairement à ce que nous pourrions croire, rien n’est facilement mesurable.

Mais avant, un court retour sur le drame.

La région à terre en quelques heures seulement

Avec les grandes inondations de 1926-1928, le Grand Feu de 1870 fait partie des deux événements qui touchèrent gravement presque toute la population, et ce en quelques heures. Le printemps 1870 avait été chaud et sec. Les 16, 17 et 18 mai, nous sommes en quasi-canicule. Si plusieurs colons prennent la sage décision de cesser les feux d’abatis, d’autres continuent, dans une insouciance certaine. Déjà le 18 mai, on passe près de la catastrophe en maîtrisant de justesse quelques feux isolés.

Dans la nuit du 18 au 19, une étrange pluie tombe sur la région. Elle a une odeur de soufre, probablement porteuse de particules d’un autre feu plus loin. C’est justement cette pluie qui va rassurer les colons quant à la dangerosité de la situation. Le 19 au matin, des feux d’abatis s’allument un peu partout.

Le 19 mai 1870, il y aura cent cinquante ans l’an prochain, un feu d’abattis en apparence inoffensif embrasa la région.
Source: Pixabay

Un peu avant midi, une bourrasque s’abat près de la Rivière-à-l’Ours, dans le futur Saint-Félicien. L’inévitable se produit : la bourrasque fait perdre le contrôle du feu d’une famille, et en quelques secondes, la région s’embrase.

À la faveur d’un vent soutenu toute la journée du 19, c’est à une vitesse moyenne de 20 kilomètres par heure que de la Rivière-à-l’Ours jusqu’à Grande Baie au Saguenay, ne restera que cendres et familles dépouillées du peu de biens qu’ils avaient.

En quelques heures seulement, le grand Feu dévore tout sur son passage. Il ne fallait que quelques secondes pour raser la terre d’un colon, qui lui, n’avait aucune chance de réagir.
Source: Pixabay

Le bilan est catastrophique.

7 décès directs.
Le tiers de la population ruinée (700 familles).
En dollars d’aujourd’hui, entre six et douze milliards de dommages de toutes sortes.
Les semailles détruites.
Maisons détruites : 70 % grand secteur Roberval, 90 % à Chambord, 85 % à Métabetchouan…
50 % de la région a brûlé, mais dans les faits, c’est 80 % du territoire occupé.

Carte de l’étendue du Grand Feu.
Source: courtoisie

 

Carte de la distribution de la population en 1871. Il est fascinant de constater la similitude avec la carte précédente. C’est à croire que le feu savait où étaient les gens.
Source: Encyclopédie du Saguenay-Lac-Saint-Jean, UQAC.

Non seulement il faut tout recommencer, mais beaucoup d’hommes, femmes et enfants passent les premières nuits à dormir dans des trous, se nourrissant de la sève des arbres.

Voilà. L’an dernier à pareilles date, nous en étions ici. Mais que se passa-t-il, après?

Saint-Prime. Une maison typique de l’époque 1870. En avant-plan, deux pionniers : F.X. Rainville et Louis Légaré.
Source : Livre Au pied de la côte du cran, Municipalité de Saint-Prime, 1983, P. 258.

Des lettres de détresse

À partir du 20 mai et les journées suivantes, le temps n’est pas aux projets à long terme. Pour plusieurs, le défi est aussi basique que de ne pas mourir de faim ou de ses blessures. J’en veux ici comme exemple un court témoignage paru dans le journal Le Canadien, tout de suite après la catastrophe :

« MM. Louis Guay et Lévesque, qui viennent d’arriver du Saguenay, nous rapportent qu’à leur arrivée à Chicoutimi ils ont vu une foule de gens sur le quai qui venaient demander du secours. Un bon nombre avaient le visage et les mains horriblement brûlées. De fait, ils étaient presque rôtis ».

Nous comprenons ici que la situation est critique. Et ce n’est pas faute de manque de générosité de ceux qui ont été épargnés, loin de là. De partout, des témoignages confirment que les familles qui avaient échappé à l’incendie ont tout donné ce qu’ils avaient, en se privant eux-mêmes de nécessités.

Une aide massive doit arriver, et le temps presse. Pas question ici d’y réfléchir deux semaines ou de former des comités. La population doit manger, et aujourd’hui.

Dès le lendemain, les journaux de la province relatent l’événement. Si, au départ, l’information disponible est fragmentaire et même difficile à croire, à partir du 22 et du 23 mai, les choses se précisent. Plusieurs de nos concitoyens notables de la région prennent la plume, qu’ils soient sinistrés ou non. Ils écrivent des lettres de demande d’aide qui suinte le désespoir.

L’un d’eux est M. Augustin Hudon, d’Hébertville. Le 23 mai, il lance un appel à l’aide, quatre jours après le drame. Sa lettre est longue, très longue. Elle sera publiée le 30 mai dans Le journal des Trois-Rivières. Il s’agit donc d’observations en temps réel, et non d’une interprétation des années plus tard.

M. Hudon débute sa lettre du 23 en décrivant ce qu’il a entendu concernant l’étendue des dégâts. Après ce tableau, il mentionne ceci :

« La rapidité avec laquelle l’élément destructeur se communiquait n’a laissé qu’à un bien petit nombre le temps nécessaire pour emporter des vivres pour quelques jours, et le ménage, les ustensiles de cuisine, le linge, n’ont pu être sauvés. Aucun incendié n’a pour vivre une quinzaine (de jours), le grain semé et celui qu’on conservait pour la semence a été détruit. »

« Le feu a fait probablement d’autres victimes, car nous n’avons aucun détail sur l’incendie qui a dévasté Chicoutimi et les paroisses environnantes. »

Selon M. Hudon, sur six cents familles dont le trois quarts ne possédaient déjà que le strict nécessaire, plus de deux cent cinquante dépendent de la générosité des autres.

Le seul dessin d’époque que nous avons qui relate les événements.
Source: revue Canadian Illustrated News, juin 1870

Et de continuer :

« Le plus grand nombre des malheureux incendiés n’ont presque rien pour se couvrir, et plusieurs sont obligés de coucher en plein air. Des centaines sont logés dans des caves, ou dans des trous qu’ils ont creusés depuis l’incendie. Des maisons petites déjà pour une seule famille renferment plus de soixante personnes. »

« Les tapis des planchers se transforment en couverture de lit, les draps de toile en chemise. »

Ensuite vient cette affirmation très significative :

« Tous les secours qui peuvent être donnés sont épuisés, et c’est à peine si nous avons pour vivre dix à douze jours. Notre position géographique est sans doute notre grand désavantage, vu que nous sommes à quarante-cinq lieues des paroisses qui pourront nous porter des secours, soit quinze lieues avec des chemins impraticables, les ponts étant brûlés, et trente heures de navigation. »

Et enfin, ce cri du cœur :

« Ce tableau est sombre, il est vrai, mais qui ne peut vous donner qu’une idée bien en deçà de la réalité du désastre. »… « … vous portera sans doute, âmes généreuses, à organiser des moyens de secours les plus prompts possible pour empêcher de mourir de faim des centaines de personnes. »… « … donnez par compassion, et donnez par reconnaissance. »

« Je vous demande, M. le rédacteur (du journal), d’intercéder auprès du public par la voie de votre journal pour qu’il vienne à notre secours. Demandez, s’il vous plaît, aux autres journaux de reproduire.

Votre abonné,
Augustin Hudon
Hébertville, 23 mai 1870 »

Cette longue lettre, reproduite ici dans son essence, témoigne parfaitement du immédiatement après le drame .

Les secours viendront de partout

Fort heureusement, et beaucoup grâce à l’aide de partout dans la province et du Canada, le pire fut évité à court terme. Il serait fastidieux d’énumérer en détail toute l’aides reçue, autant des citoyens, gouvernements ou associations, mais cette générosité encouragea les colons à reconstruire, et semer de nouveau.

Monseigneur Dominique Racine (1828-1888). Évêque de Chicoutimi à partir de 1878. Même s’il n’était pas encore évêque à l’époque, c’est beaucoup grâce à son influence que la région obtint de l’aide de partout.
Source: Biographie du Canada

Curieusement, et peut-être à cause de la nature du désastre en lien avec le sol, les récoltes de l’automne 1870 furent parfois qualifiées de miraculeuses. Miracle ou pas, ce fut un baume sur une plaie encore ouverte.

C’est ici que, historiquement parlant, ça se complique…

Ceci est un aspect fort méconnu des conséquences du Grand Feu. De manière générale, nous entendons dire que, si oui ça a été extrêmement difficile, les colons sont restés sur place, et la population a même fortement augmentée entre 1871 et 1890. J’aimerais bien que ce soit aussi simple que cela, mais ça ne l’est pas.

Après le Grand Feu, nous assistons à deux phénomènes parallèles qui donnent une impression de croissance constante de la population. Ceci est vrai en chiffres absolus, mais c’est faux si l’on creuse un peu.

Premier phénomène : l’exode de plusieurs familles

Le fait est que OUI, à moyen terme, le Grand Feu a fait fuir plusieurs familles de la région. La raison à cela n’a pas été l’épreuve comme telle. À preuve, en 1870, le Lac-Saint-Jean ne perdit aucune famille. Donc, à priori, le feu n’a découragé personne et les gens en place voulaient y rester. Pourtant, à partir de 1871, le grand exode vers les États-Unis, l’Ouest canadien et l’Ontario, débute. Pourquoi cet exode alors qu’ils venaient tout juste de reconstruire? Bonne question. À partir de 1871, le bois de construction qui, avant le feu, était presque une nuisance tellement il était abondant, est devenu une rareté. Le coût explosa, et les colons, pour reconstruire, durent s’endetter lourdement. C’était la pire des situations, puisqu’ils étaient déjà sans le sou à la suite du feu.

Certains tentèrent pendant un temps de travailler dans les chantiers, mais c’était loin de suffire. Découragées, des centaines de nos premières familles s’exilèrent au fil des ans, tout simplement.

Pourquoi la population continua d’augmenter, dans ce cas?

Exemple de publicité à laquelle beaucoup de nos premières familles ont succombés, incapables d’honorer leurs dettes à la suite du Grand Feu. Si leur premier réflexe a été de reconstruire, le marché du bois en a plutôt profité pour fragiliser encore plus leur situation.
Source: inconnue

Second phénomène : arrivée massive de nouvelles familles… à cause du feu

Cela peut sembler paradoxal, et avec raison. D’un côté, les anciennes familles quittaient en masse parce que ruinées par les conséquences du Grand Feu. Mais, dans le sens inverse du chemin, ils croisaient un nombre encore plus grand de familles qui elles, voulaient s’y installer. Justement à cause de ces conséquences!

En effet, ces nouveaux arrivants, parfois étrangers, profitent du bas prix des terres abandonnées par les vieilles familles et de terres déjà prêtes à cultiver. Pour les lots qui étaient en friche, le ménage a été fait par le feu, rendant ainsi l’établissement beaucoup plus facile. Facile, étant un mot très relatif dans les circonstances.

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Des ramasseurs de bleuets à Saint-Félicien. Devenu notre symbole, l’origine de ce petit fruit cache une histoire douloureuse, où des centaines de familles durent quitter la région.
Source: Société historique du Saguenay, P002,S7,P09772-01

L’un dans l’autre

Le résultat net de ce brassage de population a été une augmentation importante du nombre de familles dans la région pendant cette période. Mais ça, c’est quand on regarde les chiffres sans se poser de questions.

Avant de dire que la région s’est relevée sans problèmes

Pour résumer, les familles d’origine étaient prêtes à demeurer ici après le Grand Feu. Elles avaient même reconstruit, mais avec un crédit qu’elles ne purent rembourser. Forcées de quitter, elles furent remplacées par un nombre plus grand encore de nouvelles familles qui profitèrent de la situation précaire du premier groupe.

Plus tard, les exilés de force allaient être remplacés par d’autres familles de partout au Québec, mais aussi de l’Europe. Ici, un groupe de Savoyards tenta sa chance, avec peu de succès. Ils sont à Montréal, attendant de monter dans le train qui les amènera dans la région. Cette période d’exil débuta en 1871 pour se terminer aussi tard que le début des années 1900.
Source: BAnQ

Pour des centaines de familles, les conséquences du Grand Feu ont été le coup de grâce à une situation déjà fragile. Nous ne pouvons aujourd’hui que constater les faits, et nous dire que sans ce feu, la population aurait été fort différente. Ni mieux ou pire, mais différente.

Tout cela à cause d’une allumette et d’un coup de vent…

Page Facebook Saguenay et Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques :
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Christian Tremblay, chroniqueur historique

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