Greta the great

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Par Christian Tremblay
Greta the great
Greta Andersen. En 1958, elle devient la première femme à remporter la Traversée internationale du lac Saint-Jean. Cette semaine, la vie professionnelle de cette championne. Source: Olympic.org

1948, Jeux olympiques de Londres. Greta Andersen, qui quelques jours plus tôt venait de remporter une médaille d’or au 100 mètres nage libre, s’élance pour le 400 mètres. Soudainement, et sans raison apparente, ses jambes paralysent, suivi de son estomac et ses poumons. Elle perd conscience et coule, pendant que les autres nageuses, ignorant le drame qui est en train de se jouer, continuent la compétition. C’est un joueur d’une équipe de water-polo qui, constatant que la nageuse est en train de se noyer, ira la chercher au fond de la piscine, lui sauvant la vie.

Dix ans plus tard, en 1958, cette même Greta Andersen devenait la première femme à remporter la Traversée internationale du lac Saint-Jean, le tout en établissant un record de temps qui allait tenir jusqu’en 1974.

L’année dernière, vers les mêmes dates, je vous ai raconté la genèse de cette compétition ainsi que la première édition, en 1955. Cette année, j’aimerais m’attarder à l’histoire d’une championne qui mérite le respect : Greta the great (Greta la grande).

Les origines

Greta Andersen naît le 1er mai 1927 à Copenhague, au Danemark. Son père, Carl Andersen, était un architecte qui avait participé aux Jeux intermédiaires de 1906 en gymnastique.

En 1943, alors qu’elle a 16 ans, la jeune Andersen commence à nager dans un club de natation près de chez elle. Très vite, elle est remarquée par Else Jacobsen, une ancienne médaillée de bronze olympique. En 1946, elle s’inscrit dans une école de gymnastique, suivant les pas de son père. Elle commence des cours pour devenir professeur de gymnastique peu après, mais n’abandonne pas la nage pour autant. En effet, elle continue à nager avec deux autres médaillées danoises.

En 1947, à 20 ans, elle participe à ses premiers Championnats d’Europe, à Monaco. Elle surprend tout le monde en remportant la médaille de bronze au 100 mètres nage libre et la médaille d’or au relais 4 x 100 mètres libre.

Elle est alors sélectionnée pour faire partie de la délégation danoise qui participera aux Jeux olympiques l’année suivante.

Après une victoire en 1951. Il y en aura beaucoup comme ça.
Source: Wikipédia

Les Jeux olympiques de 1948

Déjà, à ses premiers jeux, elle est pressentie comme aspirante aux grands honneurs. C’est pleine de confiance qu’elle se présente à l’épreuve phare de la natation, le 100 mètres libre. Toutefois, elle n’est pas seule. À cette époque, c’est l’Américaine Ann Curtis qui fait la pluie et le beau temps dans les piscines. Avant de se présenter à cette course, Curtis détient 31 titres nationaux, quatre records du monde et 56 records des États-Unis.

Greta Andersen savait à qui elle avait affaire. Elle misa alors sur une stratégie bien particulière : puisque le hasard voulut que les deux nageuses allaient être côte à côte pour la compétition, elle décida de ne pas tenter de prendre les devants dans le premier 50 mètres, mais de simplement rester en parallèle, quelques centimètres derrière.

C’est après ce premier 50 mètres, alors que les nageuses se retournent pour repartir en sens inverse, qu’Andersen sortit son atout : la force de ses jambes acquise grâce à ses entrainements en gymnastique. Cette propulsion spectaculaire lui donna une courte avance, qu’elle réussit à maintenir jusqu’à l’arrivée. Greta Andersen venait de remporter, par une fraction de seconde, sa première médaille olympique. Et cette médaille était en or!

Remise de sa médaille d’or au 100 mètres nage libre. Magnifique moment d’accomplissement, sans savoir que quelques jours plus tard, elle passerait tout près de se noyer.
Source: Olympic.org

Quelques jours plus tard, elle offrit une autre belle performance en faisant partie des quatre nageuses qui allaient remporter la médaille d’argent au 4 x 100 mètres relais.

À quelques secondes d’une noyade

Forte de ces deux exploits, c’est tout naturellement que Greta Andersen est la favorite pour l’épreuve suivante lors de ces jeux de 1948, le 400 mètres nage libre. Des heures qui précédaient la course, Greta Andersen dira qu’elle se sentait très bien et en pleine possession de ses moyens. Elle avait déjà deux médailles, et aucune mauvaise pression ne venait l’accabler.

Seulement, il y avait un hic bien féminin… Selon ses calculs, elle risquait d’avoir ses règles la journée de la compétition. Sur ce point précis, ne me demandez pas d’expliquer en détail, mais juste dire que les manifestations sont très différentes d’une femme à l’autre, et que pour certaines, c’est franchement très dérangeant. Alors, lorsque nous sommes dans cette dernière catégorie, à quelques heures d’une compétition olympique, oui, ça peut être un sujet de préoccupation.

Toujours est-il que la jeune Greta Andersen décide de s’en ouvrir au médecin de l’équipe. Bien plus tard, la nageuse racontera cette situation en ces mots :

« Donc, le médecin de l’équipe a dit, je vais vous faire une injection pour retarder la période. Je pensais que le médecin savait mieux que moi. Alors j’ai eu l’injection. »

Peu après, elle se présente au départ de la compétition. Elle se sent encore en pleine forme. Le départ est donné, elle s’élance. Ce n’est qu’alors qu’elle se rend compte que quelque chose ne va pas : elle a déjà pris beaucoup de retard sur les autres, et peine à avancer.

« Ensuite, mes jambes ont paralysé, puis mon ventre. Je coulais, j’allais sous l’eau. J’ai perdu conscience. Je ne me souviens de rien après. »

Un joueur de l’équipe de water-polo de la Hongrie constate que Greta Andersen est en train de se noyer. Il saute à l’eau et la remonte à la surface, aidé par deux autres concurrentes. Après les premiers secours, Andersen revient enfin à elle.

Lors de l’opération de sauvetage de Greta Andersen. Grâce à une intervention rapide, le pire a été évité.
Source: capture d’écran Greta Andersen, lifetime achievement

Cet incident, qui aurait pu être tragique, ne s’est jamais reproduit par la suite. Impossible de ne pas faire de liens avec la médication administrée un peu avant par le médecin, quoique sur ce point, aucune enquête sérieuse n’a été faite.

Une longue série de succès

Entre 1948 et 1954, Greta Andersen empile les records et les victoires en piscine. En 1949, elle établit un record du monde pour le 100 mètres. Ce record tiendra jusqu’en 1956. En 1950, elle remporte trois médailles aux Championnats d’Europe, dont une en or dans le 400 mètres.

Aux Jeux olympiques de 1952, elle est ennuyée par une blessure à la jambe. Malgré une opération au genou, elle participera aux Jeux, mais pas d’honneur individuel.

Après quelques autres compétitions, Andersen prend deux décisions importantes qui changeront sa vie. En 1955, elle émigre aux États-Unis, en Californie. Elle se détourne alors des piscines pour continuer sa carrière comme nageuse professionnelle en longue distance.

Des enfants photographient la nageuse, qui s’y prête volontiers.
Source: channelswimmingdover.org

En eau libre

Sa seconde carrière débute officiellement en 1956, où elle termine quatrième au Championnat de la coupe du monde professionnelle féminin d’Atlantic City. Cette compétition a une distance de 37 kilomètres.

Dès 1957, elle remporte la traversée de la Manche dans le sens France-Angleterre avec un temps de 13 heures 55 minutes.

La Traversée internationale du lac Saint-Jean

C’est une vedette internationale que la région accueillera, la fin de semaine du 2 août 1958, pour sa compétition. La traversée avait été prévue pour le 2 août, mais le mauvais temps prévu pour la fin de l’après-midi retarda le départ de 24 heures. À cause de ce délai, Jacques Amyot du se désister et ne fut pas de cette traversée.

Le dimanche 3 août, le départ fut donné à Vauvert. Douze nageurs et nageuses se jetèrent à l’eau. Pour les organisateurs de cette quatrième édition, elle est significative, puisque c’est la première fois que des compétiteurs(trices) sont originaires de l’extérieur du Canada. L’occasion est belle de gagner en crédibilité.

Le défi sera relevé avec brio. 8 heures 17 minutes après le départ, la première nageuse, Greta Andersen, arrive à Roberval. Et c’est toute une victoire : elle arrivera plus de trente minutes avant Helge Jensen, et la troisième place sera occupée par Réjean Lacoursière, qui arrivera 11 minutes plus tard que Jensen. Fait particulier, Jensen était également originaire du Danemark. Celui-ci prendra sa revanche l’année suivante en remportant la compétition.

Source: Journal Progrès du Saguenay, 4 août 1958

Le journal Progrès du Saguenay décrira ainsi la victoire de Greta Andersen :

« Greta Andersen est un phénomène de la natation. La grande nageuse de réputation internationale n’a certes pas terni sa renommée en se présentant au lac Saint-Jean pour parcourir les 21 milles en un temps record de 8 heures 17 minutes… De milliers de gens ont été témoins de records qui ne seront pas abaissés de sitôt. »

Greta Andersen à son arrivée à Roberval. Toute souriante, elle en a déjà vu d’autres!
Source: Journal Progrès du Saguenay, 4 août 1958

En effet, il a fallu attendre jusqu’en 1974, où une torpille humaine , comme on l’appelait, fracasse le record d’Andersen, et sur une distance de 32 kilomètres, au lieu de 26. John Kinsella venait, à son tour, d’entrer dans la légende de cette compétition.

Trois semaines plus tard…

Moins de trois semaines plus tard, Andersen, qui avait remporté la course l’année précédente, se présente de nouveau pour la traversée de la Manche. Non seulement elle remporte encore une fois cette traversée, mais elle abaisse son temps de deux heures ! Elle fait la distance de 33 kilomètres en 11 heures.

Pourtant, elle avait failli abandonner. Pendant la course, un mal de mer terrible lui prit.

« Je me sentais prête à abandonner la lutte et c’est le moment qu’a choisi mon mari pour me faire voir un petit tableau noir sur lequel il avait écrit: “Du courage, Greta, tu ne peux abandonner. Toutes les autres concurrentes tiennent bon. ” Par la suite, j’ai décidé de poursuivre la lutte. »

Ce n’est pas tout
Toujours en 1958, mais en octobre, elle s’attaque à la distance entre Los Angeles et l’ile Catalina (32 kilomètres) en aller-retour. Elle est la première personne à réaliser cet exploit, avec un temps de près de 27 heures de nage en plein océan.

Juste en 1958, Greta Andersen gagne la Traversée du lac Saint-Jean, gagne la traversée de la Manche, et devient la première personne à faire Los Angeles/Catalina aller-retour.

Nous pourrions continuer ainsi très longtemps à relater toutes ses traversées dans le monde, ses records et exploits.

Lors d’une remise d’un trophée. Elle en a remporté une quarantaine comme ça.
Source: Wikipédia

Chicago-Kenosha

Une autre performance remarquable est sans contredit sa traversée, en 1962, entre Chicago et Kenosha. Elle termina encore première, mais là n’est pas tant l’exploit. Le défi ici était plutôt la distance : 81 kilomètres pour 31 heures de nage !

Son commentaire sera « Si j’avais su dans quoi je m’embarquais, je ne l’aurais pas fait » .

Pour rappel, Andersen avait à ce moment 35 ans.

81 kilomètres, c’est trois fois Roberval-Vauvert. Vous vous rappelez de l’état de plusieurs nageurs à l’arrivée alors que la Traversée du lac était aller-retour pour 64 kilomètres en plus ou moins 18 heures? Combien d’entre eux seraient repartis pour une troisième traversée? Je ne dis pas que c’est impossible, mais que nous parlons ici de vraies exceptions de la nature.

Avec un membre de son équipe, en train de faire le plan d’une prochaine compétition.
Source: channelswimmingdover.org

L’aventure continue

Entre 1956 et 1965, elle participa cinq fois à la traversée de la Manche, en la terminant quatre fois. En fait, elle l’a fait cinq fois, mais l’une d’elles était aller-retour, et elle du abandonner au retour après plus de 24 heures de nage. Nous étions en 1964. Ce qui ne l’empêcha pas de refaire cette traversée l’année suivante.

Elle ne prit sa retraite de la compétition que dans les années 1970. Encore en 1972, à l’âge de 45 ans, elle était dans l’océan à compétitionner dans un 32 kilomètres.

Entre temps, elle s’occupait de son école de natation avec son mari. École qu’elle avait ouverte dès 1960.

Les honneurs

1964 : Nageuse d’honneur au Temple de la renommée du marathon international de natation pour son extraordinaire parcours en tant que nageuse de marathon professionnel.

1969 Intronisée au Temple de la renommée de la natation internationale pour ses prouesses dans la piscine en tant que médaillée olympique.

Récipiendaire 2012 du Lifetime Achievement Award de la World Open Water Swimming Association.

Récipiendaire 2015 du Lifetime Achievement Award décerné par le Temple de la renommée de la natation internationale.

Elle est l’homonyme du trophée Greta Andersen.

Avec le succès viennent les journalistes. Elle est ici au Danemark, son pays d’origine, sans doute en train de raconter ses performances.
Source: Wikipédia

Greta Andersen, c’est…

Des records du monde dans le 10, 25 et 50 milles. Plus de 16 000 kilomètres de nage, soit une moyenne de 1 300 kilomètres par années. C’est aussi 150 médailles d’or et d’argent, et quarante trophées, dont un à son nom.

Encore en 2015, il y a à peine quatre ans, la digne dame, dans une forme resplendissante, avait accepté de se faire filmer en train de… donner des cours de natation ! À ce moment, elle avait 88 ans. Ces vidéos se retrouvent facilement sur YouTube alors, si vous avez la chance…

Mme Greta Andersen avec un ami, en 2015. Encore à l’époque elle se consacrait à son école de natation en initiant les jeunes poupons à la nage.
Source: Wikipédia

Une dame qui a croisé le chemin de notre histoire
Greta Andersen fait partie de notre livre d’histoire, à n’en pas douter. En quelques jours de 1958, elle a imprimé son nom à tout jamais dans la mémoire de cette merveilleuse compétition qu’est la Traversée internationale du lac Saint-Jean. Par milliers, nous sommes venus l’acclamer et célébrer la victoire de cette femme.

Page Facebook Saguenay et Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques :
https://www.facebook.com/histoirelacstjean/
Christian Tremblay, chroniqueur historique
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Clémence Fleury
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Clémence Fleury

Juste à lire les exploits et les records de Greta Andersen, j’en suis toute essoufflée! Comme c’est dit: <> Heureusement que notre belle région l’a connue… c’est vrai qu’elle fait partie de notre histoire.