Le départ des glaces sera-t-il le 15 mai à 14 h 30 ?

Photo de Christian Tremblay
Par Christian Tremblay
Le départ des glaces sera-t-il le 15 mai à 14 h 30 ?
Cette semaine, l'histoire de la tradition des prédictions du départ des glaces de notre lac. Est-ce une vieille coutume, ou le phénomène est récent? Source: Pixabay

S’il y a une activité qui est typiquement Jeannoise, c’est de bien s’amuser à deviner le jour et l’heure du départ des glaces qui recouvrent notre lac depuis l’hiver. Que ce soit via des concours ou des sondages, chacun y va de sa petite prédiction, simplement pour le plaisir de la chose.

Au moment d’écrire ces lignes, le lac n’est pas encore « calé », comme on le dit. De ce que nous pouvons en voir, la glace quittera le lac plus tard que tôt cette année. Toutefois, comme la nature est souvent imprévisible, elle nous réserve peut-être des surprises.

Calé ou pas, nous verrons si 2019 a déjoué les experts amateurs que nous sommes tous. Il y a quelques jours, j’ai mené un petit sondage sur ma page Facebook. C’est par centaines que les gens se sont prononcés. Je me suis amusé à compiler les résultats pour voir si une date allait revenir plus souvent. La réponse est oui.

Selon la conscience collective des Jeannois, le lac se libérera de ses glaces le 12 ou le 15 mai, entre 14 h et 15 h. Si, au moment de la publication de cette chronique, les glaces ont déjà quitté, les experts amateurs auront été déjoués par notre Piékougami. Dans le cas contraire, il sera intéressant de voir si oui ou non notre boule de cristal verra juste.

En attendant, un peu d’histoire…

Les glaces et le lac

C’est depuis 1916 qu’est consignée la date du départ des glaces. Cette habitude n’est pas arrivée à la suite d’une démarche scientifique. Nous devons les données des premières décennies à un seul homme, Israël Dumais junior, fils du premier notaire de Roberval. Ce dernier commença à inscrire la date du départ des glaces dans un registre.

M. Israël Dumais père, premier notaire de Roberval. C’est son fils du même nom qui a commencé à tenir un registre de la date du départ des glaces, il y a de cela plus de cent ans! Source: inconnue

Évidemment, à ce moment l’exercice n’avait rien de scientifique. La date était basée sur de simples observations à partir de la rive. Néanmoins, c’est à partir de ce registre artisanal qu’a été construit le tableau des dates que nous pouvons voir aujourd’hui.

Les années 1910 correspondent également à un autre grand changement dans le paysage de la région : il y a de plus en plus d’automobiles. Cette nouvelle réalité crée une nécessité, soit la gestion de la glace sur le lac.

En effet, à la suite de plusieurs incidents malheureux où des automobilistes trop aventureux tentaient de traverser le lac du point A au point B sans se soucier de la sécurité, une organisation est créée pour baliser une route de glace entre les divers points importants de la région.

En plein centre du lac, il y avait une halte routière où un homme y travaillait tout l’hiver. L’homme s’acquittait de son métier étrange en veillant à l’entretien des balises, et accueillait les visiteurs de passage à sa cabane.

Pendant la période hivernale, la glace figeait certains bateaux. Comme nous, ils attendaient ce moment fatidique de la libération… pour quelques mois. Ici nous voyons le Jeanne-d’Arc, bateau des Frères Saint-Régis de Mistassini dans les années 1910. Source: Société historique Marie-Chapdelaine, fond Sylvie Deschênes.

Au printemps, lorsqu’un minimum de sécurité n’était plus au rendez-vous, on déclarait la route fermée, et que ceux qui s’y aventuraient le faisaient à leurs risques et périls, sans possibilité de poursuivre l’organisme en cas de problème.

Un incident inusité

Justement, parlant de périls en lien avec la sécurité du lac en ces années-là, je m’en voudrais de ne pas vous raconter une aventure survenue en 1918 qui montre bien le péril que couraient ceux qui ne respectaient pas l’avertissement des autorités.

Fin avril 1918, un jeune homme de La Doré, Adélard Tremblay, s’aventure sur le lac avec sa voiture à cheval à la hauteur de Saint-Méthode. À six kilomètres de la rive, ce qui devait arriver arriva. Homme, cheval et voiture tombèrent dans une crevasse.

Une aventure qu’Adélard Tremblay a surement racontée tout au long de sa vie. Ajourd’hui cela semble anecdotique, mais sa témérité face aux glaces du lac aurait pu lui coûter la vie.
Source: journal Progrès du Saguenay

Ne sachant pas nager, Tremblay tenta à plusieurs reprises de s’agripper à la glace, mais à chaque fois, le morceau se détachait. C’est dans cette eau glaciale que l’homme passa de morceau de glace en morceau de glace sur une distance de plus de deux kilomètres, tirant son cheval avec grande peine. Épuisé, il fit enfin face à une ile de glace assez grande pour le soutenir, lui et son cheval. L’histoire ne dit pas comment, mais toujours est-il qu’il réussit le tour de force de hisser son cheval avec lui sur la banquise. À ce moment, il se trouvait à plus ou moins trois kilomètres du rivage.

Déjà éprouvé par l’eau froide et l’énergie qu’il avait dû déployer pour rester en vie, il vit soudainement une menace tout aussi dangereuse que l’eau elle-même : un ours énorme, qui lui aussi s’était fait prendre par surprise par la désagrégation subite des glaces. L’ours se dirigeait vers la même ile que lui pour y trouver le même refuge.

Malgré son épuisement fort compréhensible, Adélard Tremblay comprit rapidement qu’il devait fuir au plus vite. Il tira de nouveau son cheval à l’eau et s’y agrippa. L’équipage, poursuivit par l’ours, passa ainsi d’ilot de glace en ilot de glace, jusqu’à enfin atteindre la glace ferme, à une distance de 750 mètres du rivage.

Ce fut alors une course folle vers la forêt, où autant l’homme que le cheval trouvèrent du secours auprès de la première habitation du secteur.

Heureusement, l’incident se termina bien pour Adélard Tremblay, mais c’était loin de toujours être le cas. Il y a eu plusieurs cas de décès par noyades directement en lien avec la témérité des gens sur les glaces du lac en avril, mois où il est préférable de ne plus s’y aventurer.

Nous pourrions dire que l’époque 1910-1920 a été la première ébauche de la gestion des glaces sur le lac. D’où l’importance de tenir un registre du départ des glaces, aussi artisanal fût-il.

Avant 1920, la date du départ des glaces n’était pas un événement important dans la société de la région.
Source: Pixabay.

1920-1940, les grands bouleversements

La décennie 1920 changea à jamais le visage de la région en ce qui a trait à la glace sur le lac Saint-Jean. Le rehaussement artificiel du niveau des eaux à la suite de la construction des barrages à Alma vient modifier durablement la date moyenne où le lac se libère de son manteau.

En moyenne, l’arrivée de ces barrages repoussera cette date moyenne de plus d’une semaine. Voyez par vous-même :

1916 – 1er mai
1917 – 3 mai
1918 – 1er mai
1919 – 3 mai
1920 – 9 mai
1921 – 9 mai
1922 – 8 mai
1923 – 6 mai
1924 – 3 mai
1925 – 5 mai
1926 – 22 mai (barrages)
1927 – 8 mai
1928 – 12 mai
1929 – 15 mai
1930 – 15 mai
1931 – 24 mai
1932 – 16 mai

Cette époque en a été une d’apprentissage de la gestion du lac avec un équipement qui pouvait influencer directement la nature. Après cette longue période d’ajustements, nous retrouvons à partir des années 1940 des dates de départ plus près d’avant les barrages, soit vers le 6 ou 7 mai en moyenne.

La région a payé très cher cette nouvelle gestion du niveau du lac, avec les inondations de 1926 et 1928, qui engloutirent une bonne partie des terres cultivables, et expulsèrent des dizaines de familles de leurs villages.

1926 marquera un changement important dans la gestion du lac, et du départ des glaces. Après les inondations de 1926 et 1928, nous commençons à surveiller de beaucoup plus près le comportement du Piékouagami. Ici, à Saint-Méthode en 1926, quelques semaines à peine après le départ des glaces.
Source: BAnQ coll Paul-Émile Giguère Saint-Méthode

Ce n’était pas une nouvelle

Ici, il est important de noter qu’avant notre ère moderne, la date du départ des glaces sur le lac n’était pas une nouvelle. Pas de concours ou autre. Les glaces partaient… quand elles partaient. Tout au plus, entre 1916 et 1960, l’argument du départ des glaces servit au comité de défense des cultivateurs entre 1926 et 1930 pour faire valoir leurs droits face au rehaussement artificiel du lac.

Nous étions bien loin du battage médiatique d’aujourd’hui, puisqu’il a été impossible de retrouver quelconque mention de ce départ dans les journaux de l’époque.

Un départ des glaces scientifique

À partir des années 70, l’époque des observations approximatives est terminée pour de bon. C’est une autre technologie, l’avion, qui permettra de révéler ce grand jour du départ des glaces à toute la région. D’un commun accord, il est statué que nous pouvons considérer le lac « calé » lorsque 70 % de la surface est à l’eau libre.

Évidemment, tout ceci n’est pas au mètre près, et cette convention du 70 % est arbitraire. Mais comme on dit, dans la vie, tout est un mensonge. Un mensonge devient une vérité lorsqu’une majorité de gens s’entendent sur le même mensonge!

L’important, c’était de s’entendre tous sur la même unité de mesure, ce qui a été fait.

Photographie satellite du 10 mai 2016. Le départ des glaces allait avoir lieu cinq jours plus tard. Quel sera le scénario cette année?
Source: site Internet SSEC

L’ère résolument moderne

Aujourd’hui, avec les satellites, il n’y a plus aucune place pour l’interprétation créative. Chaque jour, nous avons des images satellites de notre lac et son évolution vers la libération de ses glaces, et notre libération de l’hiver!

Plusieurs sites spécialisés suivent quotidiennement l’état de la situation, et nous pouvons constater en temps réel le spectacle toujours aussi fascinant de cette masse blanche qui se morcelle au fil des heures et se dirige vers Alma.

Cette date fatidique marque d’une petite pierre blanche le premier jour officiel de l’été, qui lui, est toujours trop court à notre goût.

Photo satellite du 7 mai 2018. Le départ des glaces l’année dernière a été le 14 mai.
Source: site Internet SSEC

Une nouvelle tradition aux airs anciens

Jouer au Nostradamus en prédisant la date et l’heure du départ des glaces n’est donc pas une vieille tradition de nos ancêtres, mais bien une activité moderne souvent véhiculée par les médias. Ce n’est pas mal et n’enlève rien au plaisir que nous avons de prédire l’avenir, mais le phénomène fait partie de notre histoire récente.

Pour parler clairement, nos ancêtres, le départ des glaces… ils n’en avaient rien à faire !

Le lac Saint-Jean et ses glaces. Sujet intarissable de discussions et de prédictions!
Source: archives Trium Média

Pour en revenir au 15 mai, 14 h 30 prochain

Comme mentionné au début de la chronique, au moment d’écrire ces lignes, le lac ne s’est pas encore libéré de ses glaces. Selon nos Nostradamus, cela se produira le 15 mai au milieu de l’après-midi. Avons-nous été mystifiés par la nature? Si oui, ce ne sera certainement pas la dernière fois. Mais je vais vous dire, si le 15 mai vers 14 h 30 on annonce que le lac est maintenant libre, plus jamais je ne vais douter de nos talents de devin, et la région entière devra aller s’acheter un 6/49.

Page Facebook Saguenay et Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques :
https://www.facebook.com/histoirelacstjean/

Christian Tremblay, chroniqueur historique

Partager cet article

Laisser un commentaire

avatar
  S'abonner  
Me notifier des