Le pirate des Caraïbes… du Lac-Saint-Jean !

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Par Christian Tremblay
Le pirate des Caraïbes… du Lac-Saint-Jean !
Cette semaine, nous partons à la découverte du seul bateau pirate que la région a connu! Source: capture d'écran

Imaginez la scène : vous êtes le capitaine d’un grand bateau, dans les années 1500 ou 1600. Transportant votre cargaison de trésors provenant de l’Amérique du Sud, vous et vos matelots devez affronter les privations, les tempêtes, les maladies de toutes sortes. Cela fait des semaines que vous naviguez ainsi. De temps à autre, vous devez jeter un mort à l’eau. Rien n’est facile, pourtant, vous savez que votre roi vous récompensera à la mesure de votre trésor, qui est bien caché dans votre cale.

Soudainement, arrivant de nulle part, un autre navire se pointe au loin. Pour le moment, impossible de l’identifier, et encore moins de savoir ce qu’il vous veut. Est-ce un ami? Un navire qui a besoin d’aide? Un bateau de la flotte ennemie? Toutes ces possibilités sont plausibles, mais dans le doute, vous préparez déjà votre équipage au pire, par simple prudence.

Car le pire, il existe vraiment. Oui, ce pourrait être un bateau pirate… Et justement, c’est ce que vous venez de constater grâce à votre lunette.

Quelques minutes plus tard, un furieux combat s’engage. Vos hommes sont des matelots, pas des criminels à l’instinct meurtrier. Dans ce combat, vous ne faites pas le poids. Très vite, ceux de votre équipage qui n’ont pas été tués sont faits prisonniers.

Il ne faut pas longtemps pour que votre magnifique trésor passe aux mains des pirates. Vous n’y pouvez rien.

C’était ça, la vie de marin en ces temps-là…

Mais bon…

Mais bon… Ça fait bien longtemps tout ça. C’était un autre monde. Au surplus, en rétrospective, nous constatons que parfois ces premiers explorateurs étaient tout aussi pillards que les pirates qui les attaquaient un peu plus tard. C’était l’air du temps à l’époque, oui, mais ça reste un fait.

Aussi, il faut le dire, c’est bien loin du Lac-Saint-Jean. Autant dans le temps que l’espace. Alors, pourquoi s’y intéresser?… Après tout, des pirates, il n’y en a jamais eu au Lac !

Ah oui? Êtes-vous bien certains de cette dernière affirmation? Hmm…

Les types de pirates

Dans la vie, et dans l’histoire sérieuse, il y avait deux catégories de pirates. Si le modus operandi était le même, le contexte et les motivations étaient fort différents.

Les pirates, les vrais

Les pirates qui répondaient à la définition stricte du terme étaient des criminels qui ne vivaient que du fruit de leurs attaques. Pour eux, la nationalité du bateau attaqué n’avait pas d’importance, pourvu que la cale soit pleine.

Les corsaires

Les corsaires étaient des pirates… mais payés par quelqu’un d’autre. Par exemple, un roi qui voulait éviter de perdre trop de combattants ou qui n’avait pas les moyens de financer une grande armée pouvait ponctuellement engager des corsaires pour attaquer les bateaux ennemis. Cela avait aussi l’avantage que la victime ne savait pas que c’était vous qui l’attaquiez. C’était donc l’idéal pour faire faire un sale boulot qui aurait été mal vu si ça avait été votre propre flotte de bateaux qui l’avait fait.

Voici ce qui était appelé une « lettre de marque ». Cette lettre originale fut rédigée par le royaume français en 1780 et donnait l’autorisation au pirate engagé d’attaquer les ennemis.
Source: Wikipédia

Évidemment, certains vrais pirates pouvaient accepter ponctuellement un contrat de corsaire.

Au final, ce qui se passait sur les mers n’était pas différent que sur la terre ferme, avec des bons, des criminels, et des mercenaires, qui eux étaient du côté de ceux qui les payaient.

Quatre cents ans plus tard…

Nous nous retrouvons maintenant au Lac-Saint-Jean, quatre cents ans après cette glorieuse époque des pirates. Dernièrement, nous avons refait ici l’histoire de la navigation sur notre lac. Si vous vous souvenez, il n’a point été question de pirates. En fait, le mot n’a même pas été écrit.

Cela aurait été ridicule d’écrire qu’il n’y a jamais eu de pirates sur notre lac, premièrement parce que ça semblait une évidence, et deuxièmement, parce que ça aurait été faux de le dire !

Le saviez-vous? Notre lac a eu son bateau pirate, mais, il était très particulier, c’est le moins que l’on puisse dire. Cherchait-il des trésors?
Source: Pixabay

Des bateaux pirates sur le lac Saint-Jean, il n’y en a pas eu beaucoup. Il n’y en a pas eu dix, ni cinq, ni même deux; mais il y en a eu un. Nous savons aujourd’hui qui ils étaient, et avons même des photographies du bateau en question.

C’est bien connu, ici au Lac-Saint-Jean nous n’avons pas la réputation d’être une bande de criminels sanguinaires, bien au contraire. C’est notre hospitalité et notre manie de tout exagérer qui nous distinguent. Alors, tant qu’à avoir des pirates, autant qu’ils nous ressemblent.

Des gentils pirates

Je vous rassure : le seul bateau pirate du lac Saint-Jean faisait partie de cette nouvelle catégorie de pirates inventée avec la modernité : les gentils pirates. Donc, pas d’attaques ou de criminalité, mais un mystère quant aux occupants, ça oui !

Voyons voir…

Un mystérieux bateau sillonne le lac

Pendant quelques années à partir de 1973, un mystérieux équipage sillonnait notre lac. On le voyait un peu partout. Tantôt dans le secteur d’Alma ou Roberval, tantôt au nord du lac ou dans le secteur de la rivière Ticouapé. Comme tout bon bateau pirate, il n’avait pas de nom. Faisant de plus en plus parler de lui dans la région, un journal de l’époque, Le Soleil du Saguenay–Lac-Saint-Jean , le baptisa le ??? . C’est donc ce nom que nous allons utiliser à notre tour.

Voici le fameux bateau pirate, tel que photographié par un journaliste en 1973.
Source: journal Le Soleil du Lac-Saint-Jean, 4 août 1973

Voici, dans l’essence, ce qu’en disait ce journal dans un article du 4 août 1973, dans un texte de Marc Lestage :

« Un bateau pirate non identifié dont un membre d’équipage porte une barbe rousse sème actuellement la consternation ici et là au lac Saint-Jean. L’importante embarcation, fabriquée dans un style que l’on peut difficilement relier aux principes de l’architecture maritime conventionnelle, frappe un peu partout, depuis quelques mois. Selon des observateurs intrépides qui ont même réussi à s’approcher du navire pirate, il semble toutefois que la frégate d’occasion frappe plus souvent la rive, à la suite d’erreurs de navigation, que des victimes plus vulnérables. »

« Le ??? , puisqu’il faut l’appeler par son nom, a de toute évidence une capacité d’environ 20 tonneaux. Incidemment, ces tonneaux sont visibles de chaque côté de la coque lorsque d’aventure, on touche un bas fond. C’est d’ailleurs ce qui vient de se produire puisque le ??? est échoué depuis peu, non loin de Roberval, et que ses occupants ont abandonné le navire. »

C’est avec humour que le journal traitera du bateau pirate de la région. Certes, il semblait bien inoffensif… et pas de drapeau à tête de mort.
Source: Pixabay

Selon ce journaliste qui mentionne avoir réussi à visiter le bateau, le ??? semblait d’une solidité relative, le ponton était encombré d’un immense moteur d’automobile adapté en prise directe à une hélice, avec un gouvernail de fortune. Le mât est une vulgaire pitoune qui n’a même pas été libérée de son écorce et de sa gomme.

Et l’article se termine ainsi :

« Le ??? aurait sûrement bien des aventures à raconter. Même s’il ne sera jamais mentionné dans l’annuaire maritime, il n’est pas dit que ses longues traversées et croisières sur le lac Saint-Jean ne sont pas tout autant épiques que les mornes et longues croisières qui ont conduit Christophe Colomb et Jacques Cartier en Amérique, voilà plusieurs siècles. »

Vous l’aurez compris, le tout était fait sur un ton plutôt humoristique. Reste tout de même que tout le monde se demandait bien ce qu’était ce bateau pirate qui sillonnait le lac et « semait la consternation ici et là autour du lac » !

Près d’un demi-siècle plus tard, la réponse !

Il aura fallu attendre presque cinquante ans, mais nous savons aujourd’hui qui était ce mystérieux capitaine du bateau pirate le ??? .

Il s’agissait de (roulement de tambour)… Jacques Tanguay (1953-2012), fils de Colombe Couture et de Jean-Paul Tanguay, fondateur des Industries Tanguay de Saint-Prime.

Jacques Tanguay posant fièrement sur son bateau artisanal. C’est lui, notre pirate officiel!
Source: courtoisie famille Tanguay

Évidemment, les membres et proches de cette famille le savaient, mais la population, non.

Le contexte de la construction

Nous sommes au sortir de la période peace and love. Jacques Tanguay, qui a alors à peine vingt ans, n’est pas différent des jeunes de son époque. À la recherche d’aventure, et sans doute de liberté, il décide de construire lui-même son navire… à partir de rien. Car s’il y a une chose dont Jacques Tanguay a hérité de son père, c’est bien le sens de la création et de la conception.

Le paternel propose son aide : RE-FU-SÉ !

En 1973, il y a déjà longtemps que les Industries Tanguay ont acquis une grande réputation dans leur domaine. Avec plusieurs dizaines d’employés, cette entreprise rayonne partout et elle est un fleuron de la région.

Ayant eu vent des intentions de son fils, Jean-Paul Tanguay, qui était un perfectionniste dans tout, proposa à son fils de l’aider en lui fournissant tout le matériel neuf nécessaire à la construction de son navire. Jacques Tanguay refusa net. Le jeune homme tenait à ce que ça soit SA création, et non un truc à assembler à partir d’instructions précises. L’important, c’était la démarche, et non un résultat esthétiquement beau. Ce qui, au passage, grafigna un peu l’orgueil du père, qui lui, aurait à assumer que c’était bel et bien son fils qui avait construit cette chose horrible !

Jean-Paul Tanguay, un peu découragé, lui expliqua qu’il deviendrait sans doute un naufragé.

L’article de 1973 est conservé précieusement par la famille Tanguay, et fait encore l’objet de bien des discussions lorsque vient le temps de se rappeler de cette époque.
Source: courtoisie Virginie Tanguay

Jacques Tanguay et sa gang

C’est ainsi que libérés des contraintes esthétiques, les jeunes Jacques Tanguay, Paul Couture et deux autres amis rassemblèrent ce qu’il leur fallait pour construire leur bateau pirate : un tronc trouvé sur la plage, un vieux moteur marin Détroit diésel, tout rouillé, âgé d’une cinquantaine d’années, une douzaine de barils de 45 gallons tranformés en flotteurs.

Tout le bazar nécessaire à la construction fut trouvé dans les dépotoirs et dans la montagne de scrap qu’il y avait derrière les Industries Tanguay.

Le chantier de construction se trouvait sur le terrain de son oncle Roland, à la limite de Roberval et Mashteuiatsh.

Tout a été prévu ou presque. Une voile allait prendre la relève lorsque le moteur allait caler, et question de pouvoir se déplacer lors des escales, Jacques emprunta la moto de son frère, et l’installa bien attachée sur le navire !

C’est un départ !

Quelques semaines plus tard, le ??? pirate pouvait enfin commencer à faire parler de lui. Et des raisons d’en parler, il y en avait. Que ce soit pour son esthétisme épouvantable qui au final, le rendait bucolique, par ses échouages légendaires un peu partout, ou de voir une moto descendre de cette chose !

Jacques Tanguay, capitaine de son bateau pirate.
Source: courtoisie famille Tanguay

Le rêve se réalise

Totalement inconscients et indifférents aux bruits dans la population que suscitait la présence de leur bateau pirate, les jeunes gens, Jacques Tanguay en tête, visitèrent les îles d’Alma, les rives de Métabetchouan, et toutes les plages connues et inconnues autour du lac. Ce qui n’est pas négligeable, ils pouvaient s’endormir face à de magnifiques couchers de soleil au beau milieu du lac, le tout au rythme de la vie d’un jeune dans la vingtaine en ces années… particulières !

Jacques Tanguay

Jacques Tanguay n’a évidemment pas eut vint ans toute sa vie. Toutefois, cet esprit créatif et aventurier ne l’a jamais quitté. Il a été concepteur de machineries forestières, et inventa plusieurs outils de productions dans ce secteur d’activité.

Côté aventure, il a acheté un avion de la guerre 1939-45 dont le démarrage manuel se faisait aux crinques de l’hélice.

L’hydravion de Jacques Tanguay lors d’un décollage. L’aventurier en lui ne l’a jamais quitté, et ses enfants en ont profité.
Source: courtoisie famille Tanguay

Il a aussi ramassé la carcasse d’une voiture dans la cour à Scraps à Saint-Prime et il l’a refait à neuf. Avec cette voiture, il promenait les nouveaux mariés du village.

La voiture que Jacques Tanguay a remontée au complet. Pas étonnant que son esprit créateur, qu’il tenait de son père, s’est également transmis à ses enfants, dont Virginie, l’aquarelliste dont la renommée ne cesse de grandir.
Source: courtoisie famille Tanguay

Nos pirates des années ’70

Comme vous le voyez, Jacques Tanguay et ses amis étaient de bien gentils pirates, mais des pirates tout de même. Pas une once de malice, et un goût certain pour l’aventure, la fête, les découvertes et les nuits sur leur bateau sans nom.

Contrairement au journaliste Marc Lestage qui en 1973 mentionnait que le ??? ne serait jamais mentionné dans l’annuaire maritime, moi je crois qu’il le devrait. Il n’a certes aucun critère pour se qualifier, mais il représente une époque dont plusieurs lecteurs se souviennent encore très bien !

Moi, qui suis né en 1968, je n’ai pas vécu cette période. Ma jeunesse s’est passée entre Madonna et Michael Jackson pendant l’ère du néon des années 1980, à l’époque des premiers jeux vidéo. Les pirates, ça se passait à la télévision.

En y repensant bien, je crois que moi aussi, j’aurais aimé faire partie de cette gang de jeunes pirates des temps modernes qui ne voulaient rien de plus que la liberté.

Et vous?

Page Facebook Saguenay et Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques :
https://www.facebook.com/histoirelacstjean/

Christian Tremblay, chroniqueur historique

Remerciements
Merci à madame Virginie Tanguay, fille de Jacques Tanguay, pour toute la documentation, les anecdotes, les photographies, et son idée de traiter de ce sujet.
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Louise
Invité
Louise

Merci pour ce bon reportage

Louise
Invité
Louise

Merci pour ce reportage

Lucine Gagné
Invité
Lucine Gagné

Intéressant ! Je suis moi-même descendante de Pierre Couroit ( 1715-1854) un pirate corsaire sur le St- Laurent dans les années 1700- Celui-ci fut donc mon 6 ieme arrière grand père! Il maria Angélique Vautour a Rimouski en 1740

Chantale Couture
Invité
Chantale Couture

Quelle belle histoire !!!!! Étant la jeune sœur de Paul, je trouve ce récit assez pittoresques !!!!
Ces années-là étaient effectivement des années révolutionnaires et Jacques Tanguay reflétait bien cet esprit !!!!! Passionnant à lire !!!!

Clémence Fleury
Invité
Clémence Fleury

Quelle histoire!.. Au début de ma lecture, je riais un peu dans , mais c’est surprenant de voir où peut mener un rêve. Vous avez eu raison de nous raconter son histoire…
Cette belle voiture à l’ancienne, j’aurais bien aimé y monter à mon mariage, en 1975!
De savoir qu’il avait cet esprit créatif de concepteur de génie… bravo!
Quelle entreprise avait son papa?