La grande tueuse de 1918 (1re partie)

La grande tueuse de 1918 (1re partie)

L'Hôtel-Dieu Saint-Michel, de Roberval, ouvrit il y a cent ans dans l'ancien édifice de l'Hôtel commercial. C'est avec 25 lits que l'hôpital dut affronter l'épidémie, seulement quelques mois après son ouverture. Source: BAnQ

Automne 1918. Il y a cent ans. L’humanité fête la fin de la première Grande guerre. Dix millions de morts plus tard, les soldats survivants, de partout, reviennent dans leur pays. Les dernières années ont été difficiles, mais le progrès, lui, n’a pas cessé sa course.

Le train transporte maintenant des dizaines de milliers de personnes, chaque jour, d’un point à l’autre. Les grands navires sillonnent les océans avec, à leurs bords, tout autant de gens.

Ce brassage humain donnera, à la grippe espagnole, l’occasion de faire le tour de la planète en quelques mois.

Le Lac-Saint-Jean, comme le reste du Québec et du monde, n’échappera pas à la grande tueuse de 1918.

Le monstre fête, ces jours-ci, son centenaire. Ne pas en parler serait un sacrilège pour toutes les pauvres victimes de la région et d’ailleurs.

Très souvent dans la fleur de l’âge, elles passaient de vie à trépas en quelques jours, sans que l’on ne puisse rien y faire.

Soldats américains malades de la grippe espagnole, au camp no. 45 de Aix-les-Bains, France, en 1918. Plusieurs de ces soldats revinrent en Amérique du Nord en transportant le virus avec eux. Ce concours de circonstances, à savoir la présence du virus et le retour massif de soldats, contribua fortement à sa propagation, malgré les mesures de l’armée.
Source: Wikipédia

Ces gens avaient des noms, des familles, des enfants, une vie. Les réduire à de simples statistiques d’un autre temps n’aurait, en cet automne 2018, aucun sens.

Pourquoi grippe espagnole

En fait, la pauvre Espagne n’a strictement rien à voir, ni de près ou de loin, avec la souche du virus.

Je le rappelle, le pire de l’épidémie se passe dans les derniers mois de la guerre et un peu après. Dans l’Europe en crise, la presse est encore muselée, de force, ou par nécessité stratégique.

Réaction à la suite du décès de quatre adolescentes de la région. Besoin de commentaires?
Source: journal Progrès du Saguenay, 31 octobre 1918.

Tous les pays d’Europe sont dans la même situation, sauf l’Espagne, qui est neutre dans le conflit à ce moment. L’Espagne représente alors le dernier bastion de la presse libre.

À cause de cette situation temporaire et conjoncturelle, ses journaux parlent amplement de ce nouveau virus qui se propage à une vitesse folle.

Au Walter Reed Hospital, Washington, pendant l’épidémie. On doit entasser les malades sur la galerie extérieure.
Source: Wikipédia

L’Espagne, dans ces premiers mois de la propagation, donne régulièrement le bilan de ses morts. Ceci donna l’impression qu’il était le seul pays touché et que le virus en tirait sa source.

C’est uniquement pour cette raison que le virus a été baptisé grippe espagnole.

La provenance de la souche originale

L’origine du virus de 1918 est asiatique (encore, dirons certains). Il frappera l’Amérique en trois vagues distinctes, sur douze mois.

Le foyer de l’épidémie pour l’Amérique du Nord se situe au Kansas. C’est à partir de là, qu’avec le temps, il gagnera tous les recoins du Québec.

Pour ce qui est du Kansas, ce n’est que circonstanciel, dans le sens où, si ça n’avait pas été là, cela aurait été ailleurs quelques jours plus tard et au final, le nombre de victimes aurait été le même.

Ce n’était pas les portes d’entrée qui manquaient pour la grande tueuse.

À Fort Riley, Kansas. Ce site a été identifié comme étant la source de l’épidémie en Amérique. À cet endroit, le virus a muté génétiquement, devenant spécifique au continent.
Source: Wikipédia

Quelques chiffres

La grippe espagnole de 1918 a été une tempête parfaite. Elle a profité d’un regroupement de circonstances qui lui ont toutes été favorables.

L’estimation du nombre de décès total a fortement varié au fil du temps. De façon générale, on s’entend pour dire que ça se situe quelque part entre quarante et soixante millions de morts pour l’ensemble de la planète.

À titre comparatif, toute la Première Guerre mondiale, de laquelle l’humanité était en train de voir les derniers soubresauts, a fait dix millions de victimes.

Ça, c’est pour les décès. Mais pour chaque personne qui ne passait pas au travers, plusieurs dizaines d’autres y avaient échappé de justesse.

Il est important de penser à eux aussi, puisque l’angoisse devait être épouvantable à la constatation des premiers symptômes, au même moment où les cimetières se remplissaient sous leurs yeux.

Bell Téléphone n’échappe évidemment pas à la pandémie. On demande aux gens de n’appeler qu’en cas d’urgence, faute de personnel de la part de l’entreprise.
Source: journal La Presse

En tout et pour tout, c’est la moitié des êtres humains qui furent affectés, avec un taux de mortalité cinquante fois plus élevé que la grippe commune.

Autre grande caractéristique du virus de 1918, ses victimes sont généralement jeunes et en santé.

Une autre perle. La grippe espagnole, selon certains, touche surtout les jeunes femmes… en jupe courte et bas transparents…
Source: journal Progrès du Saguenay

Au Québec, c’est plus de 14 000 personnes qui décèdent. Visuellement, il est impressionnant de constater le nombre de décès dans les années précédentes et suivantes. La courbe se lit comme suit:

Nombre de décès pour le Québec (1)

1915: 35 933
1916: 38 206
1917: 35 501
1918: 48 902
1919: 35 170
1920: 40 686
1921: 33 433

Les symptômes

Le tout débutait par les symptômes habituels de la grippe commune. Toutefois, ce virus attaquait très rapidement les poumons.

«La pneumonie est la maladie la plus fréquemment associée à la grippe. En réaction au virus, le système immunitaire fait en sorte que les poumons s’emplissent d’eau. Le visage et le corps du malade prennent une teinte bleutée ou noire, symptômes accompagnés d’une toux avec des expectorations de sang. Le décès suivait habituellement cette série d’événements par la production excessive d’eau dans les poumons. »

La vitesse de la propagation

Il serait, je crois, déloyal de juger trop rapidement la réaction des autorités face à ce fléau.

Ce que je veux dire, c’est qu’on a beau, en haut lieu, réagir à une situation que l’on comprend à peine, encore faut-il acheminer et faire comprendre ces décisions, jusque dans les coins les plus éloignés de la province.

Nous étions en 1918, alors pas question de simplement rédiger un statut Facebook, pour qu’en trois heures, tout le monde soit au courant.

À Montréal, le 31 octobre. 20 décès en deux heures.
Source: journal La Presse

C’est tout simple: le virus allait beaucoup plus vite que la capacité des autorités à changer les habitudes des gens.

Le temps que la population comprenne enfin, la liste des décès était déjà interminable.

Plusieurs faux espoirs

Un exemple bien documenté, à propos du comportement de la propagation, est celui de l’est de la province. Au plus fort de l’épidémie, en octobre, ce coin du Québec semblait épargné par la maladie.

Pendant un temps, on cita même cette région comme étant un exemple à suivre concernant la prévention.

En effet, les autorités avaient été très proactives, dès le début, en sensibilisant la population et en donnant des instructions précises. Instructions qui furent même reprises dans les journaux de notre région.

Il faut croire que c’était mal connaître la nature du virus. Début novembre, l’épidémie semble maintenant sous contrôle et les nouveaux cas deviennent plus rares. L’est de la province pousse un soupir de soulagement… mais pas pour longtemps.

En novembre, dans la région de Rimouski, on réagit avec vigueur avec une série de mesures qui, si elles ne sont pas respectées, sont passibles d’amendes. Cette région avait été épargnée en partie en octobre, mais le virus revint sur ses pas.
Source: journal Le progrès du Golfe

Comme si la grande tueuse savait qu’elle avait oubliée un secteur, elle retourna sur ses pas pour aller chercher son tribut de victimes. L’est du Québec ne fut finalement pas plus épargné que les autres régions.

Les moyens de prévention

Voici, en vrac et en résumé, les impératifs que devaient respecter les gens.

Il est toutefois bon de signaler que ces consignes furent appliquées de manière très variable d’une région à une autre, puisque chaque bureau d’hygiène avait une perception bien à lui de l’urgence de la situation.

Déclaration des cas suspects

Dans tous les cas et dans toutes les situations, les gens devaient déclarer, à l’officier exécutif du conseil d’hygiène de sa municipalité, si une personne dans sa maison présentait les symptômes de la grippe et ce dans un délai de 24 heures, sous peine d’amende.

Changement de domicile
Aucune personne atteinte de la grippe ne doit changer de domicile sans la permission de l’officier. S’il est question de transporter un malade dans une autre localité, l’on doit obtenir la permission de l’officier de l’autre localité.

Affichage
L’affichage des maisons infectées de grippe est fait par l’officier local, ou le médecin.

Isolement du malade
Toute personne atteinte, ou suspecte d’être atteinte, doit être isolée dans une chambre séparée. Les chiffons, ou serviettes de papier, que le malade aurait pu utiliser pour se moucher doivent être brûlés, avant d’avoir eu le temps de sécher.

Purification de la chambre évacuée par le malade
Le malade guéri, on devra procéder à un nettoyage minutieux de la chambre qu’il aura occupée.

Funérailles
Le cadavre de toute personne, morte de la grippe, doit rester isolé dans la chambre occupée pendant la maladie et ce jusqu’au moment des funérailles. Pas plus de vingt-cinq personnes pourront assister aux funérailles et ils ne pourront entrer dans la maison infectée.

Suspects d’être porteur du virus
Les personnes qui habitent une maison, où se trouve un malade de la grippe, ne peuvent sortir que pour vaquer strictement à leurs affaires et ne doivent manipuler aucun aliment.

Écoles
Dès que la grippe fait son apparition dans une municipalité, toutes les écoles devront être fermées.

Si la grippe se déclare dans un pensionnat, les professeurs et élèves doivent y rester, en quarantaine, pour une période de dix jours après la guérison du dernier malade. La quarantaine, avec les mêmes règles, s’applique aux camps de travailleurs en forêt.

Faire mieux?

Ce résumé des principaux points montre bien que les règles étaient là. Restait maintenant à les faire appliquer…

Il fallait aussi s’y attendre. Dans la région, des publicités douteuses circulent dans les journaux et annoncent des produits censés prévenir ou guérir le mal.

Ce genre de produit, même si le but était peut-être louable devant le désespoir des gens, n’a fait qu’aggraver la situation. Combien de gens les ont consommés et se sont dit Avec ça, je vais être correct?

Un autre facteur qui aggrava la situation: les remèdes miracles.
Source: journal Progrès du Saguenay

Au Lac-Saint-Jean

Comme décrit plus haut, la pandémie ne tuait pas de façon égale, d’une région à l’autre. Malheureusement le Lac-St-Jean fut l’une des régions les plus touchées du Québec.

À ce moment, le Saguenay-Lac-St-Jean compte 77 000 habitants. Environ 37% de la population sera affectée, soit 28 000 personnes. Le taux de mortalité fut de plus de 3%, soit environ 850 décès.

En isolant le Lac-St-Jean, on arrive à plus ou moins 300 morts. En chiffre absolu, ce nombre peut paraître assez bas.

Toutefois, il faut le mettre en relation avec la démographie de l’époque. Ainsi, ces 300 décès représentent environ 50% de tous les décès enregistrés dans la région, en 1918.

La semaine du 3 octobre 1918 le début

L’épidémie fait déjà des ravages et quelques cas sont déclarés au Saguenay. Pourtant, dans l’édition du 3 octobre du journal Le Colon, il n’y a aucune mention de ce qui s’en vient.

Du côté du journal Le Progrès du Saguenay, auquel plusieurs Jeannois étaient abonnés, on annonce l’arrivée de la maladie, en donnant quelques conseils d’usages, sans plus.

Le Bureau d’hygiène, lui, publie une grande annonce, qui avoue en toutes lettres qu’il ne s’était pas préoccupé de faire de la prévention avant les premiers cas. Voici l’entête de l’avis:

Communication du directeur du Bureau d’hygiène, publiée dans le journal Progrès du Saguenay. Un aveu bien particulier, dans les circonstances.
Source: journal Progrès du Saguenay, 3 octobre.

«Nous ne voulions pas en parler?» «Nous sommes restés un peu indifférents?»

La semaine prochaine

La semaine prochaine, dans la seconde partie consacrée à la grippe espagnole, qui décima une partie de notre région, nous allons parler de nos victimes et comment nos autorités ont géré la crise ici.

Nous referons, semaines par semaine, le fil des événements dans la région.

Ainsi, si vous avez des photographies de gens de votre famille qui sont décédés de cette terrible épidémie, vous pouvez me faire parvenir le tout, avec les détails biographiques que vous avez, à christian@slsjhistoire.com . Nous pourrons alors les mentionner.

Site Internet Saguenay-Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques:
https://slsjhistoire.com/

Christian Tremblay, chroniqueur historique

Note 1: Statistiques Canada

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