Les colons du milieu

Les colons du milieu

Pointe-Bleue en 1876. Vingt ans après l'arrivée des premiers colons officiels dans le secteur Roberval en 1855. Déjà, en 1876, la descendance des colons du milieu était nombreuse dans ce secteur. Source: gravure Pascal Horace Dumais, journal Canadian Illustrated 1876, coll Christian Tremblay

Dans l’imaginaire de la plupart d’entre nous, l’histoire de la colonisation de la région est bien définie, et tient généralement en quelques lignes. Ainsi, il y avait des Amérindiens, puis les premiers explorateurs blancs, dont le Jésuite Jean De Quen, découvrit le lac Saint-Jean, du moins du point de vue des blancs. Un peu plus tard, la traite des fourrures provoqua l’ouverture de quelques comptoirs de commerce, entre à la rivière Métabetchouane, à la Pointe-Bleue, et un troisième, moins connu, entre le futur Saint-Félicien et le futur Chibougamau. Puis, un jour, on ouvrit la région à la colonisation, et les premières familles blanches s’installèrent, marquant ainsi le début de l’aventure de la naissance de la région de la part des descendants des premiers Européens, arrivés au Québec quelques siècles plus tôt.

Cette image que nous avons, très résumée, n’est pas fausse. Elle est même très vraie. Toutefois, malgré sa véracité, elle saute une étape, et oublie des gens.

Je veux parler de ceux que j’appelle les Colons du milieu . Pourquoi milieu ? Parce qu’ils étaient dans la région entre la période où il n’y avait que les Amérindiens, et celle de l’arrivée des colons blancs. Pour la majorité, nous ne savons même pas qu’ils ont existé, et ceux qui le savent en parlent rarement, puisque personne ne leur pose la question.

Difficile de les définir

Ce ne sont pas des Amérindiens pure laine, ils ne répondent pas à la définition stricte de colon, pas plus qu’à celle de coureur des bois. Parfois métis, mais pas nécessairement, ils pouvaient tout aussi bien être des immigrants fraîchement arrivés dans notre région, alors on ne peut plus vierge, excepté pour les villages amérindiens.

Ils avaient construit leur maison au bord de notre lac. Croyez-le ou non, il y avait même un moulin. Ils défrichaient, mais étaient également des chasseurs hors pair. Ils avaient femme et enfants.

Un peu rejeté des livres d’histoire puisque difficile à catégoriser, on les qualifie tantôt de squatteurs ou d’aventuriers.

Le quand et le
Il n’y a pas de date officielle d’occupation pour ces gens. Si, par définition, nous pouvons situer la fin de leur règne à l’arrivée des premiers colons au lac Saint-Jean en 1848, la date de début est difficile à préciser. Toutefois, question de nous positionner un peu, nous pourrions parler de vingt ou trente ans avant 1848, donc vers 1820. Mais encore, cette date demeure très approximative.

Cette semaine, nous allons raconter l’histoire de quatre de ces colons du milieu. Leurs prénoms et noms, ensemble, ne vous dira probablement rien, puisqu’ils demeurent aujourd’hui de mystérieux personnages. Mais, et c’est un gros mais , certains noms de famille vous seront facilement reconnaissables, et vous verrez pourquoi un peu plus loin.

Mais oui, plusieurs centaines de Jeannois version 2018 portent en eux le sang de cette race étrange et inconnue!

Jacob Duchesne et sa famille

Jacob Duchesne naît à La Malbaie. En 1823 il épousa Élisabeth Miville Deschênes. Le couple aura au moins huit enfants. C’est vers 1848 qu’ils déménagent au bord de la rivière Ouiatchouanish, où si vous préférez, l’endroit précis où arriveront, presque dix ans plus tard, les premiers colons canoniques qui fondèrent Roberval.

C’est d’ailleurs précisément les bâtiments de Duchesne que l’un des fondateurs officiels de Roberval, Thomas Jamme, achètera en 1855. Fait plutôt cocasse, Jamme paya son lot et les bâtiments de Duchesne en planches, et non en argent. Duchesne, qui décéda à Roberval en 1867, reçut pendant une décennie des tas de planches pour lui et ses fils.

Plan agrandit du secteur Ouiatchouaniche. Jacob Duchesne a été le premier à s’y installer, avec divers bâtiments. Installations qui furent achetés en 1855 par Thomas Jamme, qui est officiellement le colon fondateur de Roberval.
Source: Plan d’arpentage de Pascal Horace Dumais

Pourquoi alors la famille Duchesne ne fait pas partie de la liste des fondateurs de Roberval s’ils y étaient près de dix ans plus tôt que Célestin Boivin et Thomas Jamme? La question est excellente, et trouve sans doute sa réponse dans le fait que les installations de Duchesne étaient sur un terrain non officiellement distribué encore. Les mesures du lot étaient approximatives, et s’apparentaient plus à un squatteur qu’à autre chose.

C’est donc avant tout une question légale et d’image, puisque tout comme les clans Boivin et Jamme, Duchesne avait bel et bien des intentions de colonisations. Tellement que trois de ses fils se virent attribuer des lots en 1857 lors de la fondation de Roberval.

Vous êtes un Duchesne ou il y a des Duchesne dans votre arbre généalogique? Vérifiez votre ascendance, vous êtes peut-être le descendant ou la descendante de Jacob Duchesne et Élisabeth Miville Deschênes, et faites partie de ces quelques personnes qui ont comme ancêtre un colon du milieu !

Joseph Eschemback et sa femme énigmatique

Nom de famille bien particulier qui ne raisonne plus au Lac-Saint-Jean. La raison étant qu’Eschemback, même s’il était marié, n’a pas eu de descendants. Toutefois, comme lui aussi était bien établi dans la région avant sa naissance officielle, il fait partie de ces colons du milieu.

Joseph Eschemback est un Alsacien d’origine allemande. L’histoire de son arrivée au Québec se perd dans le brouillard du temps, mais nous savons qu’il demeura à Chicoutimi, puis au poste de traite de Métabetchouan, pour ensuite s’établir dans l’anse de Roberval, bien avant sa fondation. De sa biographie, nous savons qu’il jouait du violon.

Si Joseph Eschemback n’a pas laissé beaucoup de traces à Roberval, il en est autrement de l’histoire de sa femme, de qui il est difficile de différencier la légende du vrai, et c’est justement ce fait qui rend l’histoire de ce couple fabuleux.

Anasthasie Castibot

Anasthasie Castibot est le nom théorique de la femme d’Eschemback. En effet, elle était Montagnaise, et ignorons si elle a été un jour baptisée. Est-ce pour cette raison que le prêtre, lors du décès de Joseph, en 1882, inscrivit Anasthasie Montagnaise dans le registre? Peut-être. Car même son prénom est incertain. Dans le recensement de 1861, elle poste le nom de Anastash , mais sans nom de famille… Il est possible que Anasthasie soit simplement une francisation de Anastash , qui lui est à consonance amérindienne. En tous les cas, ses origines demeurent mystérieuses, mais ses aventures, réelles ou imaginaires, sont dignes de mention!

La rencontre du couple Anastash et Eschemback

Oubliez les fleurs et les lettres d’amour. La rencontre de ces deux personnes fut accidentelle, c’est le moins que nous puissions dire. Un jour, dont la date et le lieu demeurent inconnus, Joseph Eschemback a failli se noyer. C’est une Amériendienne, notre Anastash, aidé de son chien, qui sauva la vie du pauvre homme. Il faut croire que ce sauvetage eut un effet séducteur auprès de Joseph Eschemback, puisqu’il épousa cette dernière. L’année du mariage demeure inconnue, et il s’est peut-être fait selon la tradition amérindienne. Sur ce dernier point, rien n’est confirmé.

Anastash la chasseuse

Chose certaine, Anastash était une redoutable chasseuse. Elle conservait son fusil, qui portait vingt-et-une entailles: une pour chaque ours qu’elle avait tués!

Les plus vieux de la région de Roberval se souviendront peut-être qu’il y avait autrefois une petite rivière que la population nommait la rivière La Stache . Anasthasie Casibot, ou Anastash, ou la Stache, laissa donc une trace durable de sa vie dans le secteur Roberval.

Décès de Joseph Eschemback

Pour en revenir à Eschemback, notre second exemple de colon qui était installé dans la région bien avant la date officielle, il décéda tout de même assez âgé, en 1882. L’âge mentionné sur l’acte de décès est peut-être erroné. Il mentionne 92 ans, mais cet âge ne correspond pas à celui qu’il a déclaré avoir dans les recensements. Ainsi, dans le recensement de 1861 il déclare avoir 60 ans, ce qui le mettrait à environ 80 ans à son décès. Qui dit vrai? Cette information, comme le reste de la vie de cet énigmatique personnage, ne sera peut-être jamais connue, surtout s’il était né en Allemagne…

Acte de décès de Joseph Eschemback, qui décéda deux jours après son baptême, à l’âge de cinquante ans. Sa femme, alors décédée, est nommée Anasthasie Montagnaise. Source: registre état civil de Notre-Dame-du-lac-Saint-Jean (Roberval), 1882

James Robertson, l’Écossais à la descendance amérindienne
Tout comme notre premier exemple, Jacob Duchesne, le nom de famille de James Robertson doit à coup sur vous sonner une cloche, et avec raison. Les Robertson de la région, surtout présents à Mashteuiatsh mais beaucoup ailleurs aussi, sont très nombreux ici.

Tout comme les Duchesne, si vous êtes un ou une Robertson, ou que vous êtes descendant de l’un d’eux sans en porter le patronyme, il y a de très fortes chances que vous soyez vous aussi de la lignée de ces colons du milieu.

L’Écossais

James Robertson est né en Écosse. Il émigre au Québec avec son père alors qu’il est très jeune. Dans un premier temps il sera coureur des bois pour la Compagnie de la Baie d’Hudson. C’est sans doute lors de l’un de ses voyages de chasse qu’il décida de devenir sédentaire et qu’il s’établit à l’extrême-sud de l’anse de Roberval, à la limite du Val-Jalbert d’aujourd’hui. Encore une fois, nous sommes bien avant le début de la colonisation officielle, puisqu’au moment de son mariage à Betsiamites en 1845, il est déjà résident du lac Saint-Jean.

Le grand secteur Roberval en 1857, juste après l’attribution des lots. Plusieurs descendants des premiers habitants blancs qui arrivèrent ici avant même le début de la colonisation officielle eurent des familles nombreuses. Vous êtes peut-être l’un d’eux!
Source: Histoire de Roberval, Rossel Vien, P.32.

Dans l’anse, il y cultive la terre et est, presque tout au long de sa vie, de confession protestante. Je dis presque toute sa vie , car, sur l’insistance de son entourage, et à la veille de décéder à la suite d’une longue maladie, il accepte de se convertir au catholicisme. C’était tout juste, car Robertson décède seulement deux jours plus tard, à l’âge de 50 ans.

Fait à noter, ce fut le curé Girard lui-même qui signa comme parrain de l’homme lors de son baptême tardif.

L’abbé Prime Girard, l’un des premiers curés de la région, qui baptisa Joseph Eschemback et l’enterra deux jours plus tard.
Source: Société d’histoire du Saguenay, P2-S7-P08056-3

Une descendance nombreuse

James Robertson s’était marié à Véronique Verreault, une métisse qui, selon la documentation, n’avait rien d’une blanche et tout d’une Amérindienne dans l’apparence. Le couple eut plusieurs enfants (au moins dix) mais malheureusement la majorité décéda en très bas âge. Seule quatre d’entre eux, dont trois hommes, survécurent assez longtemps pour se marier et avoir des enfants à leur tour. Les trois hommes, Charles, Edouard et Johnny, perpétuèrent le patronyme Robertson avec au moins dix-sept descendants entre les années 1860 et 1890.

Nous connaissons la suite pour la famille Robertson, qui prospéra dans la région, et qui sont descendants de James Robertson avec, au passage, du sang écossais et amérindien.

Prisque Verreault, un sauvage errant ?

En voilà un dont l’histoire de la famille aurait pu faire l’objet d’une chronique complète à elle seule. Prisque Verreault est un métis. Côté réputation, on a déjà vu mieux, mais cet héritage douteux a été le fait de son père, François.

François Verreault était un vrai coureur des bois… et également un vrai coureur de jupons, pour prendre une expression d’aujourd’hui. Il travailla dans plusieurs comptoirs de la Compagnie de la Baie d’Hudson le long du Fleuve Saint-Laurent et à Chicoutimi, où il termina sa vie. Il se maria avec une Amérindienne, Marie Petsiamiskueu. C’est de cette union que naquit Prisque Verreault, en 1793. Toutefois, la légende mentionne que François Verreault avait la mauvaise habitude de laisser des Amérindiennes enceintes tout le long de ses périples de chasse.

François et Prisque Verreault, le père et le fils, firent de nombreuses transactions comme celle-ci dans les postes de traite de la région et ailleurs dans la province. Tantôt comme chasseurs, tantôt comme acheteurs. Prisque Verreault termina sédentaire dans la région bien avant l’arrivée des premiers colons.
Source: Wikipédia

Toujours est-il que Prisque, puisque c’est de lui que nous voulons parler, suivi pendant un temps les traces de son père en travaillant lui aussi dans les comptoirs de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Il fut commis au poste de l’Ashuapmouchouan dès 1831.

Il a été en relation une première fois avec une Amérindienne, Angèle Évinasnapeu, qui lui donna cinq enfants, puis se maria en 1845 avec Marie Bellefleur, qui ajouta quatre autres enfants. Malgré le patronyme Bellefleur , Marie était également d’origine amérindienne.

Après sa vie de coureur des bois

Après un passage au poste de traite de la rivière Métabetchouane, il finit par aller se fixer définitivement dans le secteur Roberval où il eut une terre, bien avant l’arrivée des premiers colons officiels.

Il décéda en 1872 à Mashteuiatsh, ce qui pourrait confirmer qu’il a surtout vécu à cet endroit, et qu’il n’a jamais vraiment cultivé son lot, qui était voisin de celle de James Robertson, près de Val-Jalbert. Il avait environ 85 ans à son décès.

Le poste de traite de la rivière Métabetchouane en 1876. Cette gravure, unique et magnifique, est de l’arpenteur Pascal Horace Dumais. Elle représente donc exactement de quoi avait l’air ce poste à ce moment de notre histoire. Prisque Verreault y a travaillé avant l’arrivée des premiers colons dans le secteur, en 1848.
Source: gravure Pascal Horace Dumais, journal Canadian Illustrated 1876, coll Christian Tremblay

Plusieurs de ses enfants demeurèrent à Mashteuiatsh et y restèrent définitivement, donnant naissance à une autre grande famille de ce secteur, les Verreault.

Qualifié dans les recensements de l’époque de sauvage errant , Prisque Verreault, métis, est effectivement à la limite du colon du milieu et de l’Amérindien. Cette épithète est toutefois sévère, puisqu’il est chargé de toute la perception des recenseurs de l’époque face aux peuples amérindiens.

Concernant sa descendance, nombreuse également, il est bon de mentionner qu’au Lac-Saint-Jean il y a eu au moins deux lignées de Verreault colonisateurs. Celle de notre Prisque, qui se situe avant la colonisation officielle, et une autre, qui arrivera après, entre autres dans le secteur de Saint-François-de-Sales. Ces deux souches, distinctes, se rejoignent quelques générations avant, dans la région de Montréal.

L’une de ses filles, Véronique, a épousé notre James Robertson dont il a été question plus haut.

Page complète du recensement de 1851 dans le secteur Roberval, avant l’arrivée du fondateur Thomas Jamme en 1855. Nous pourrions nous attendre à n’y voir que des Amérindiens, mais non. En plus des acteurs de la présente chronique, nous y retrouvons évidemment leurs femmes et enfants, mais également des Skene, Connolly, Gagné, king, etc.
Source: recensement 1851

Pourquoi parler de ces gens, au juste?

Premièrement parce que nous ne les connaissons pas, et que nous avons la fâcheuse habitude de faire commencer notre région, en ce qui concerne les blancs, en 1848 lors de l’arrivée des premiers colons à Hébertville, puis graduellement jusqu’à Saint-Félicien et Normandin dans les années suivantes.

Deuxièmement, et peut-être surtout, parce que ces colons avant les colons ont laissé une descendance nombreuse dans la région, et que partant de ce fait, tout ne commence pas à la date conventionnelle que nous avons.

Voici la richesse totale, côté bestiaux, pour toutes les familles du grand secteur du futur Roberval, quatre ans avant sa fondation: un taureau, une vache, un veau, 39 chevaux et deux cochons.
Source: recensement 1851

Il n’y a pas moins de fierté à être descendant de ces colons du milieu, loin s’en faut. Ils étaient là avant les fondateurs officiels, avant le curé Hébert, Célestin Boivin, Thomas Jamme, Damase Boulanger et autres.

Aujourd’hui j’ai pris quatre exemples, mais il y en a d’autres, un peu partout dans la région.

L’idée ici n’est pas de dire qu’ils étaient meilleurs ou plus courageux, car les premiers colons officiels aussi ont vécu dans la misère noire. L’idée, simplement, est de savoir qu’ils ont existé+, et de le savoir. Déjà, avec ça, ça sera un grand pas de fait!

Site Internet Saguenay-Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques:
https://slsjhistoire.com/

Christian Tremblay, chroniqueur historique

Poster un Commentaire

avatar
  S'abonner  
Me notifier des