Des morts sous nos bancs d’église!

Des morts sous nos bancs d’église!

Intérieur de la première église de Roberval, vers 1930. À ce moment, au moins quatre personnes étaient sous les bancs, dont Georges Matte et Prime Girard. Source: Société d’histoire du Saguenay, P2-S7-P00567-2

Pratique maintenant révolue, sauf pour quelques exceptions extrêmement rares, plusieurs de nos premières églises recelaient bel et bien un caveau, où quelques personnes, triées sur le volet, avaient l’honneur d’être déposées pour l’éternité. Du moins croyait-on…

Qui y était et pourquoi?
Contrairement à ce que nous pouvons imaginer, au Lac-St-Jean, les défunts ne reposaient pas sous l’église à cause d’un décès en hiver, qui aurait empêché de creuser un trou dans le cimetière.
Cette pratique, controversée même au sein de l’Église catholique, existait surtout pour récompenser certains notables, ou personnes ayant eu une grande importance dans la vie des gens.
Le pourquoi de la chose était assez simple: rester proche de Dieu. Il arrivait même que le corps puisse être déposé directement sous le banc, où la personne assistait à la messe.

Une des rares femmes à avoir été enterrée sous une église de la région. Léa Duchêne, morte en 1895 à 38 ans. Déposée sous l’église de Saint-Gédéon. Source: Registre paroissial de Saint-Gédéon. 1895.

« Nous, prêtre soussigné, avons inhumé dans le caveau de l’église de cette paroisse, vis-à-vis la grande allée, sous le deuxième banc du côté de l’évangile, le corps de Léa Duchêne, épouse de Louis Gagnon, cultivateur de cette paroisse.» Selon la culture populaire, être sous l’église assurait le paradis et accélérait le processus de rédemption si nécessaire.

Interdiction
L’Église interdit cette façon de faire pour les non-religieux, au milieu des années 1800, pour des raisons évidentes de santé publique, mais elle perdura longtemps après, même ici.
Sans en faire une liste exhaustive, il y avait des corps sous les églises d’Alma, Delisle, Saint-Gédéon, Saint-Nazaire, Hébertville, Hébertville-Station, Métabetchouan, Roberval, Saint-Prime, Dolbeau, Saint-Méthode, Lac-à-la-Croix, et sans doute plusieurs autres.

Le cas du Dr. Matte
Premier médecin de la région du sud du Lac-St-Jean, Georges Matte pratique de Chambord à Saint-Félicien, pendant une quinzaine d’années, à compter de 1879.
Affable, il donnait beaucoup plus qu’il ne recevait. Souvent ses patients lui donnaient ce qu’ils pouvaient, soit en argent, soit en biens.
Selon la documentation, ses imperfections concernant les soins donnés, à cause du manque de matériel, étaient compensées par son dévouement et son ardeur à la tâche.
À n’en pas douter, il s’agissait de médecine de brousse, dans les pires conditions de salubrité et d’hygiène possibles.

Georges Matte, premier médecin de la région de Roberval.
Source: Société d’histoire du Saguenay, P2-S7-P00053-4

Georges Matte décède en mars 1895. Le 9 de ce même mois, voici comment le prêtre rédige le registre paroissial de Roberval:
« … Nous soussigné prêtre avons inhumé dans le caveau de cette église, chapelle Saint-Joseph, à environ cinq pieds de la balustrade, et le long du mur, le corps de George Matte, … »

Comme beaucoup d’églises de première génération de la région, celle-ci fut détruite dans les années 60. À ce moment, le caveau de l’église comptait quatre corps. Ils furent transférés dans le cimetière municipal.

Une plaque au cimetière municipal de Roberval témoigne de la présence de Georges Matte et de trois autres personnes sous l’église, jusqu’à la démolition de celle-ci dans les années 60.
Source: Fichier GENAISE, Société historique du Lac-Saint-Jean.

Le cas du de l’abbé Renaud
Joseph-Georges Renaud fut curé de Métabetchouan, de 1910 à 1914, de Mistassini, de 1914 à 1928 et de Dolbeau, de 1928 à 1930. Premier curé de Dolbeau, il dirige la construction de l’église et fonde deux écoles.

L’abbé Joseph-Georges Renaud.
Source: Société d’histoire Maria-Chapdelaine. André Simard. Les évêques et les prêtres séculiers au diocèse de Chicoutimi 1878-1968, Chancellerie de l’évêché, Chicoutimi, 1969, p. 176.

En mars 1930, il décède subitement dans son presbytère. Dans un premier temps, son corps est inhumé sous l’église Sainte-Thérèse d’Avila, puis, en 1947, il est exhumé une première fois du caveau de l’église pour être transféré au cimetière de Dolbeau, avant d’être exhumé une seconde fois dans la années 1960, lors de l’ouverture du nouveau cimetière.
Il aura donc séjourné dix-sept ans sous l’église.

Le 29 juillet 1947 eut lieu la translation des restes du premier curé de Dolbeau, décédé le 22 mars 1930.
Source: Album souvenir du 50e anniversaire de la paroisse Sainte-Thérèse d’Avila, Dolbeau, du 14 juillet 1997.

Une liste incomplète mais représentative
C’est grâce à l’aide de Richard Savard, bénévole à l’élaboration de la base de données GENAISE de la Société historique du Lac-Saint-Jean, que nous pouvons avoir un aperçu nominatif d’une partie des disparus qui séjournaient sous nos églises.
M. Savard a accepté de faire une recherche directement dans la base de données, avec un outil non disponible au grand public.
La liste n’est pas complète, mais elle démontre bien qu’il y avait beaucoup plus de gens sous les bancs d’églises que nous le pensions…
Herménégilde Côté Alma
Antonio Bouchard Delisle
Joseph Renaud Dolbeau
Louis Wilbrod Barabé Hébertville
Léonce Deschenes Hébertville-Station
Louis-Gaudios Leclerc Lac-à-la-Croix
Abraham Villeneuve Lac-à-la-Croix
Georges Gagnon Métabetchouan
Jean Baptiste Vallée Métabetchouan
Joseph Georges Paradis Roberval
Onésime Tremblay Roberval
Georges Matte Roberval
Prime Girard Roberval
Phébée Bouchard Saint-Gédéon
Albine Boulianne Saint-Gédéon
Léa Duchesne Saint-Gédéon
Charles Duchesne Saint-Gédéon
Horace Lessard Saint-Gédéon
Florent Murray Saint-Gédéon
Appoline Dallaire Saint-Gédéon
Abraham Gaudreault Saint-Prime
Amédé Gaudreault Saint-Prime
Louis Belley Saint-Prime
Adélard Tremblay Saint-Prime
Henri Tremblay Saint-Prime

Il y a un peu de tout dans cette liste. Plusieurs hommes d’église, médecins, cultivateurs, quelques femmes, etc. Les dates de décès vont de 1872, à aussi tard que 1946.

Abbé Prime Girard, premier prêtre du village de Saint-Prime, enterré sous l’église de Roberval.
Source: Société d’histoire du Saguenay, P2-S7-P08056-3

Encore là aujourd’hui

Plus de cent ans plus tard, beaucoup de ces gens sont encore sous les bancs des églises que vous fréquentées, exceptions faites de celles, comme Roberval, qui ont été détruites et reconstruites.

Quelques exemples de corps encore sous les églises
L’église de Saint-Prime compte quatre personnes dans son caveau. Si dans l’église, des plaques témoignent de la présence de ces gens, c’est au caveau que l’environnement est fascinant.
Voici une série de photographies exclusives et inédites du caveau de l’église de Saint-Prime. Ces clichés ont été pris pendant la première semaine d’avril, par l’équipe de la fabrique, pour les fins de cette chronique.

Vue d’ensemble du caveau. Deux corps se trouvent au premier plan et deux autres un peu plus loin.
Source: Courtoisie fabrique de Saint-Prime.
Croix d’Abraham et d’Amédé Gaudreault. Le père et le fils.
Source: Courtoisie fabrique de Saint-Prime.
Les cercueils sont recouverts d’une dalle de béton.
Source: Courtoisie fabrique de Saint-Prime.
Les deux sépultures d’Adélard et Henri Tremblay.
Source: Courtoisie fabrique de St-Prime.
Plaque sur la sépulture d’Henri Tremblay.
Source: Courtoisie fabrique de St-Prime.

Même situation à l’église d’Hébertville. Les plaques ne sont pas dans le caveau, mais à l’intérieur même de l’église. Il n’y a rien de particulier au sous-sol. Nous savons juste qu’ils sont là, quelque part.

Une des plaques témoignant de la présence de gens sous les bancs de l’église.
Source: Courtoisie fabrique d’Hébertville

À Lac-à-la-Croix il y a deux personnes. Des plaques commémoratives dans l’église rappelle la présence de ces gens sous leurs pieds.

Source: Courtoisie fabrique de Lac-à-la-Croix
Source: Courtoisie fabrique de Lac-à-la-Croix

L’église de Saint-Gédéon a ceci de particulier qu’il y avait vraiment beaucoup de monde dans son caveau. Selon la base de données GENAISE, c’est près de dix personnes qui y étaient enterrées. C’était presque un petit cimetière sous les bancs.

Horace Lessard, 28 ans, décédé en février 1898. Déposé sous l’église de Saint-Gédéon.
Source: Société d’histoire du Saguenay, P2-S7-P03434-3

Un de nos pères fondateurs est ailleurs

Il est même arrivé une situation, où un homme d’église, qui joua un rôle important dans la région, fut enterré sous une église, mais en dehors du Lac-Saint-Jean.
Nicolas-Tolentin Hébert, curé et considéré comme le père fondateur d’Hébertville, a été déposé dans le caveau de l’église Saint-Louis-de-Kamouraska, en 1888.
Une petite visite dans la galerie du carrousel vous permettra de voir certaines autres personnes selon les registres paroissiaux.

On vous surveille peut-être
La prochaine fois que vous irez dans une église pour une célébration, mariage, baptême ou autre, dite-vous bien qu’il y a peut-être une personne, directement sous votre banc, qui vous surveille…

Christian Tremblay, chroniqueur historique et administrateur de la page Facebook Lac-St-Jean histoire et découvertes historiques
https://www.facebook.com/histoirelacstjean/

3
Poster un Commentaire

avatar
3 Comment threads
0 Thread replies
0 Followers
 
Most reacted comment
Hottest comment thread
3 Comment authors
guy potvinclémenceGinette Perron Recent comment authors
  S'abonner  
Me notifier des
Ginette Perron
Invité
Ginette Perron

Je me rappelle quand j’étais jeune, nos réunion 4H avait lieu au sous-sol de la sacristie et de temps en temps nous allions chercher de la terre et c’est là que nous avions trouvé les tombes des prêtres enterrés là à St-Prime.

clémence
Invité
clémence

Merci , très intéressant, cela a répondu à mes questions que je me posais jeune.
(église de St-Prime)

guy potvin
Invité
guy potvin

me semble que l’abbé Elzéar Delamarre repose dans la petite chapelle St_Antoine à l’Ermitage St-Antoine