Chroniques

Temps de lecture : 2 min 47 s

La chronique Carte Blanche

Le centre-ville, c’est chez Costco

Le 18 juin 2026 — Modifié à 07 h 00 min
Par Roger Lemay - Rédacteur en chef

Vous vous souvenez de cette phrase iconique d’une des chansons des Colocs : Y’é tombé une bombe su’a rue principale, depuis qu’y ont construit le centre d’achat ? Elle résume à elle seule la situation actuelle du centre-ville de Chicoutimi. Le cœur de la ville a été métaphoriquement bombardé lorsque les centres commerciaux, et surtout les grandes surfaces, ont attiré la clientèle à l’extérieur du centre-ville. Il suffit de se promener un samedi après-midi sur la rue Racine pour constater la triste réalité. Les trottoirs sont souvent clairsemés, plusieurs vitrines peinent à attirer l'attention et l'animation d’autrefois semble s'être déplacée ailleurs.

Vous voulez en voir du monde ? De l’animation ? Pas compliqué, allez chez Costco, même en semaine le stationnement déborde. On y fait ses achats, bien sûr, mais, qui l’eût cru, pour certains, c'est devenu un lieu de rassemblement social. Combien de fois j’ai vu des grands-parents au restaurant du Costco s’amuser avec leurs petits-enfants pendant que les parents arpentaient les allées. En passant, savez-vous que le hot dog chez Costco coûte 1,50 $ depuis 1985 ? Savez-vous combien m’a coûté mon dîner (un dîner, pas un souper gastronomique) sur Racine la semaine dernière ? Pour un hamburger avec des frites décongelées et une bière en fût, 35 $ avec le pourboire… C’est aussi au Costco qu’on peut jaser avec les nouveaux arrivants. Bien des immigrants, le week-end, sont dans les rangées responsables des petites dégustations, et sont ouverts à un brin de jasette.

J’entends régulièrement des commentateurs et des conseillers municipaux y aller de leurs savantes analyses sur l’avenir du centre-ville et de leurs déclarations aussi creuses que veines : « Il faut une vision à long terme » martèlent-ils, « tous les acteurs doivent s’impliquer », « ça prend l’appui des gouvernements supérieurs », « il faut attirer les jeunes », « nous devons élaborer une politique urbaine », « le centre-ville doit être animé et il faudrait un projet structurant ». De belles paroles qui ne débouchent sur absolument rien de concret. De l’esbroufe, du blabla, un effet de toge. La réalité est que le déclin du centre-ville est le résultat de décennies d'aménagement du territoire favorisant les grandes surfaces et l'automobile. Pendant que les investissements se dirigeaient vers les pôles commerciaux périphériques, le centre-ville a perdu progressivement ses commerces, ses services et son pouvoir d'attraction. Bon il y a bien les quelques jours du Festival des Rythmes du Monde, mais que faire le reste de l’année ? Et ce n’est pas fini. Les nouveaux projets immobiliers et commerciaux longeront eux-aussi Talbot sud. Évidemment les « dossiers » immobiles de la zone ferroviaire, du Carrefour Racine et du stationnement à étages n’aident en rien. Tout ce qui traine est sali.

Il y a des exemples qui marchent pourtant bien ailleurs. Promenez-vous dans les rues du Vieux-Terrebonne, celles d’Otterburn Park et de Mont-Saint-Hilaire, sur la Rue des Forges à Trois-Rivières, sur LaFontaine à Rivière-du-Loup. Les maisons centenaires ont été brillamment reconverties en bureaux de notaires, de « psy » et de comptables, en cafés, en bar à huitres.

Le centre-ville de Chicoutimi ne pourra plus jamais concurrencer les grandes surfaces sur leur propre terrain. Costco, et les autres magasins-entrepôt, gagneront toujours la bataille du prix, du stationnement et du volume, donc l’achalandage. Le centre-ville doit ainsi miser sur ce qu’aucune grande chaîne ne peut offrir : une identité, des lieux historiques, des événements à caractère humain et un milieu de vie unique. Comme j’aime bien terminer avec du positif, j’y vais avec des exemples qui fonctionnent. Le succès phénoménal de La Noce, magnifiquement campée sur le site de La Pulperie, les Grands Crus, la singularité sympathique du Bar à Pitons, le festival des bières… En passant, je verrais bien une auberge jeunesse digne de ce nom se réinstaller au centre-ville, s’adressant à une jeunesse internationale qui ferait des petits.

Le défi n’est pas de ramener le centre-ville à ce qu’il était en 1975. Ce monde-là n’existe plus. Le véritable défi est d’inventer ce qu’il pourrait être en 2035.

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