Chroniques

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Le coeur plein et le ventre vide

Le 15 décembre 2023 — Modifié à 09 h 11 min
Par Serge Tremblay - Rédacteur en chef

Alors que j’écris ces lignes, la Grande guignolée des médias se tient à travers la région. Des bénévoles engagés recueillent les dons d’une population généreuse, en dépit du climat économique, afin de permettre aux soupes populaires des quatre coins du Saguenay-Lac-Saint-Jean de remplir leur mission : nourrir ceux et celles qui en ont besoin.

Car le monde a faim. Vraiment faim. Un portrait de l’insécurité alimentaire réalisé par Léger en arrive à cette conclusion qui devrait nous ébranler, voire nous faire peur: un Québécois sur trois a connu l’insécurité alimentaire au moins une fois au cours de 2023. Un sur trois!

Regardez la personne à votre gauche, regardez la personne à votre droite, si ni l’une ni l’autre ne connaît l’insécurité alimentaire, c’est vous qui y ferez face. C’est une image, mais quand même.

Entre 2020 et 2023, la proportion des Québécois aux prises avec une insécurité alimentaire sévère est passée de 8 à 14%. Chez les jeunes, presque la moitié des 18-24 ans (48%) ont connu à l’occasion de l’insécurité alimentaire.

Autre donnée intéressante, ou plutôt révoltante, tirée du portrait de Léger : 38% des personnes ayant un emploi qui ont répondu à l’enquête ont vécu divers degrés d’insécurité alimentaire. Le travail, chez les petits salariés notamment, ne suffit plus à vivre.

On injectera 7,3 G$ d’argent public dans la filière batterie, mais le monde a faim. On se paye les Kings de Los Angeles, mais le monde a faim. On privera les locataires appauvris du droit de profiter d’une cession de bail, mais le monde a faim.

On tergiverse sur les projets pharaoniques d’un troisième lien à Québec, mais le monde a faim. On s’étonnera ensuite que la population en général ne soit pas très réceptive ou mobilisée pour l’action politique. Quand ta préoccupation quotidienne, c’est le prochain repas de tes enfants, tu n’as pas de temps à accorder aux considérations de l’État.

Réfléchir, se divertir, profiter de la vie, accéder à la culture, s’impliquer dans sa communauté sont des luxes qui ne sont accessibles qu’après avoir comblé ses besoins de base. Visiblement, un nombre grandissant de notre population doit se concentrer sur l’essentiel : se payer un toit, se chauffer pour l’hiver, se vêtir et manger.

On a toujours voulu se faire croire que le travail donnait accès à cette dignité. Il semble que ce soit désormais relatif. La triste réalité est qu’il y a des gens honnêtes travaillant 40 heures par semaine qui arrivent à vivoter en sautant un repas de temps en temps ou en faisant appel à des banques alimentaires sursollicitées.

Les fondations de notre société craquent. Et qui retrouve-t-on à colmater les fissures : des bénévoles qui tendent la main à leur prochain pour leur offrir un repas, des gens ordinaires étranglés par le coût de la vie qui donnent un petit 5 $ pour la cause et, je vous le donne en mille, des petits salariés qui vivent de chèque en chèque et qui font contre mauvaise fortune, bon cœur.

Paradoxalement, c’est tout aussi beau que c’est triste.

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