Cette semaine, j’ai appris un nouveau mot. J’étais assis au département de philosophie de mon collège et j’essayais d’avancer dans mes petites tâches de professeur. Ce matin-là, au département, nous avions la visite de deux étudiantes. Elles ont un peu adopté notre petit bout du cégep comme refuge. Elles sont toutes les deux parfaitement bilingues, car elles ont grandi ailleurs au Canada. Nos conversations passent donc d’une langue à l’autre, indifféremment.
Au fil de l’un de nos échanges cette semaine, alors que nous parlions de la situation politique aux États-Unis, j’ai appris un nouveau mot. Je l’ai compris dès que je l’ai entendu, même si c’était la première fois que je l’entendais. Parlant de l’administration américaine et de ses propos incendiaires, l’une des étudiantes a souligné l’omniprésence de l’« otherisation ». Je voyais très clairement de quoi elle parlait, et je trouvais sa remarque importante. Je partageais pleinement son constat, et nous avons essayé de réfléchir ensemble à une manière de contrer ce phénomène s’il s’installait dans nos conversations.
Je me suis alors rendu compte, avec une certaine stupéfaction, que je n’arrivais pas à trouver un mot français parfaitement équivalent dans la langue courante, ou même dans le langage un peu plus spécialisé que j’utilise pour donner mes cours de philosophie. Le mot français dont la définition s’en approche le plus serait « altérisation ». Ce n’est pas un mot qu’on utilise couramment. J’ai 55 ans et je m’en confesse : avant de l’imaginer par une sorte de construction étymologique, puis avant que ChatGPT ne m’en confirme l’existence, je crois que je n’avais jamais vu ni utilisé ce mot.
Cette découverte m’a profondément fasciné. Voilà un concept simple, pratique, immédiatement compréhensible et très utile pour décrire une pratique exécrable qui m’a toujours déplu, mais que je n’avais jamais nommée d’un seul mot.
En gros, l’altérisation — ou « otherisation » — consiste à parler de quelqu’un en choisissant de le décrire ou de le désigner d’une manière qui l’exclut symboliquement d’un « nous » tacite et présumé. Dans ce contexte, cette personne devient un « autre », et ce qui lui arrivera ne nous importera plus de la même manière que ce qui arrive à « nous ».
Quand Trump désigne ses adversaires comme « l’ennemi intérieur », c’est exactement ce qu’il fait. Quand il parle des immigrants en les décrivant comme des bandits, des tueurs ou des violeurs, c’est encore ce qu’il fait. Quand les agitateurs qui polluent nos journaux parlent des musulmans comme s’ils étaient tous des terroristes, c’est ce qu’ils font aussi. Ils construisent un « autre » imaginaire et nous encouragent à le craindre, à le haïr.
On peut, de la même manière, construire un « autre » sur n’importe quelle base, même la plus loufoque. Mon exemple préféré est le groupe, détestable et régulièrement vilipendé, des « wokes ». C’est très facile de faire partie de ce groupe et de recevoir les insultes qui lui sont adressées : il suffit de dire à voix haute qu’on devrait respecter les droits de n’importe quel groupe déjà « altérisé » ou « otherisé ».
Plus je réfléchissais à cette manière de construire l’autre dans un discours qui l’exclut symboliquement, plus des souvenirs remontaient, tant sur le plan personnel que collectif. Des centaines de moments où il était plus facile de faire partie du « nous » à condition d’accepter que quelqu’un désigne un « autre » en guise de tête de Turc, d’ennemi commun, de coupable ou de source de nos problèmes. Tous les nationalismes ont besoin de ce mécanisme.
Avant de découvrir ce terme, je ne comprenais pas très bien pourquoi j’y étais toujours un peu allergique. Je ressentais une sorte de malaise difficile à décrire, mais je n’avais pas de mots précis pour l’expliquer. Maintenant, j’ai le mot altérisation, mais il est peu utilisé, et j’ai bien peur de ne pas réussir à le populariser.
Je ne vais plus à l’église depuis plusieurs années, mais je me souviens clairement, dans mon enfance, d’avoir été profondément impressionné par le message du Christ. Dans ma tête de petit garçon, lorsque j’entendais qu’il fallait aimer tout le monde, y compris ses ennemis, je prenais cela très au sérieux. Quand j’entendais dire que tous les humains de la planète étaient mes frères, je trouvais cette idée profondément importante. Lorsque j’apprenais la réaction de Jésus face à une femme menacée de lapidation pour ses mœurs, ou lorsqu’on lui désignait une étrangère comme une impure, je trouvais son exemple extrêmement inspirant.
Encore aujourd’hui, je considère que ces idées comptent parmi les plus importantes qui m’ont été transmises. Je suis parfaitement conscient que l’institution construite autour de ce personnage n’a pas toujours été à la hauteur de l’idéal proposé par ce révolutionnaire palestinien. Mais je trouve que nous avons perdu quelque chose en tournant le dos à l’institution sans prendre la peine de conserver les aspects les plus inspirants et les plus exigeants de ce message, au nom duquel tant de belles églises ont été construites.
Quand je repense à notre histoire collective, je sais que nous avons bâti plusieurs de nos institutions sur la base de la solidarité et de l’amour fraternel que l’on appelait chaque dimanche. Mais je sais aussi que, tout au long de ma vie, j’ai vu défiler je ne sais combien d’ennemis désignés, l’altérisation toujours à l’œuvre, tirant à boulets rouges sur une nouvelle cible.
Je me souviens clairement de la triste soirée passée au centre-ville lors des commissions itinérantes sur l’avenir du Québec, avant le référendum de 1995. Je me souviens très bien de la haine envers les Autochtones, vociférée et applaudie au moment même où l’on réfléchissait à l’avenir du Québec. Je me souviens aussi que ce bouillonnement haineux ne nous était pas propre. Je me souviens de la crise fabriquée des « accommodements raisonnables ».
Évidemment, il y a aussi eu de nombreuses occasions où nous avons nous-mêmes été la tête de Turc du reste du Canada. Il y a eu des livres de blagues sur les « frogs » ou les « French Canadian pea soup », comme il y avait chez nous des livres de blagues sur les « Newfies ». On est tous pareils.
En réfléchissant à tout cela et en écoutant le discours de Mark Carney prononcé à Québec, j’ai l’impression d’entrevoir une piste d’explication pour la réception un peu hostile qu’il a reçue de la part de plusieurs de mes amis. J’ai beaucoup d’amis que j’aime profondément et qui ont des visions très variées du Québec, du Canada, des États-Unis, des peuples autochtones, et des gens d’un peu partout. J’aime des gens aux idées très diverses. Intuitivement, j’ai l’impression que de belles conversations m’attendent.